Et si les taux redevenaient des prix du marché

Emmanuel Garessus

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Au-delà du conflit entre Donald Trump et la Fed, les taux d’intérêt ne sont plus le fruit de l’offre et de la demande. Et cela au détriment d’un bonne allocation des actifs.

 

Le président des Etats-Unis est plus interventionniste que jamais, tant à l’extérieur qu’à l’égard de l’économie américaine. Le bilan de cette action est décevant en termes d’emplois. En effet, depuis le Liberation Day, et la hausse des droits de douane, l’emploi manufacturier a diminué de 72'000 postes, selon le professeur émérite Mark Perry. Dans le domaine financier, Donald Trump est également très interventionniste. Il entend par exemple plafonner les taux des cartes de crédit à 10%. En outre, il demande aux investisseurs institutionnels ne pas acheter de maisons individuelles afin d’améliorer l’accès des ménages à la propriété immobilière. Quant aux entreprises, il n’hésite pas à exiger de leur part de modifier la politique de distribution du bénéfice, par exemple dans la défense.

L’interventionnisme permanent de Donald Trump sur les prix pénalise l’ensemble de l’économie américaine car la littérature économique nous apprend qu’il en résulte une moindre efficience et une allocation des ressources sub-optimale. Et comme l’économie américaine demeure la première au monde, l’impact de cette politique étatiste est global. Selon Dan Mitchell, et son blog International Liberty, c’est peut-être le plus populiste des présidents américains de l’ère moderne, même si en termes d’étatiste, le républicain Richard Nixon, à son goût, a été pire. Il n’en reste pas moins que sur 50 ans, selon Stephen Rose et Scott Winship, les ménages américains ont profité d’une hausse de 52% du revenu médian sur base ajustée, une hausse particulièrement vive depuis l’an 2000. 

Sur les taux d’intérêt, les pressions présidentielles sur la Réserve fédérale et en particulier sur son président sont permanentes afin de réduire les taux directeurs. A-t-il oublié que les taux d’intérêt étaient un prix et qu’il était préférable de les laisser fluctuer au gré de l’offre et de la demande? En tous les cas, les milieux boursiers n’apprécient pas l’activisme du président. Qu’il suffise de considérer la réaction boursière des leaders des cartes de crédit et des titres de défense.

«La Fed et le gouvernement «prétendent avoir les connaissances et les capacités nécessaires pour jouer efficacement le rôle de planificateur monétaire central».

Un accord entre la Fed et Trump

Quiconque doit financer sa dette apprécie évidemment un baisse des taux d’intérêt. Il en va de même d’un gouvernement. Aux Etats-Unis, le gouvernement fédéral a payé, en 2025, 1000 milliards de dollars d’intérêts sur une dette qui atteint 37'000 milliards. Les intérêts coûtent davantage que le budget militaire américain. Le sort des élections de mi-mandat est évidemment lié au pouvoir d’achat des ménages et aux taux d’intérêt. Une baisse des taux arrangerait bien du monde. Y compris les investisseurs, puisque la valorisation est dépendante des taux d’intérêt. Mais est-ce une raison pour s’en prendre à l’indépendance de la Réserve fédérale et aux principes de l’économie de marché?

Il existe un point clé sur lequel la Fed et le président américain ne sont pas en désaccord, c’est la capacité de la Fed à mener une planification centrale de la monnaie, estime le professeur Richard Ebeling, dans une étude pour la Future of Freedom Foundation (FFF). Tant Donald Trump que Jerome Powell entendent contrôler l’offre de monnaie et de crédit du système financier. La différence -elle est essentielle- réside dans l’indépendance de la Fed à l’égard de la politique qui est prévue par ses statuts. Sans cette indépendance, les taux longs intégreraient une prime et seraient plus élevés.

La Fed , pour «gérer» l’offre de monnaie et de crédit, s’appuie sur une approche keynésienne qui considère les différentes branches de l’économie comme des agrégats. Richard Ebeling emploie l’image du capitaine d’un navire appelé «Economie US» qu’il serait censé conduire à bon port sur la base de ses informations sur les vents et les courants. Ainsi la Fed adopte une approche macroéconomique et non microéconomique. Elle s’intéresse peu aux préférences individuelles et à leurs relations et préfère les agrégats macros. Le problème tient au fait que ceux-ci sont des abstractions et donc indépendants du monde réel, selon Ebeling. La réalité, elle, est microéconomique. Elle se situe dans les choix individuels entre les différentes alternatives qui caractérisent un système de rareté et résultent notamment des réflexions sur les coûts et les bénéfices des décisions. L’idée centrale d’Ebeling, c’est qu’il n’y a pas de repas gratuit. Et que les choix individuels se font «à la marge».

L’avantage de la microéconomie

En économie de marché, la coordination des actions et des préférences individuelles est confiée au mécanisme des prix. Les taux d'intérêt lient l’épargne et l’investissement et sont fixés par le marché. Ainsi ils «tendent à garantir une adéquation entre la production et la consommation de biens et de services dans le présent plutôt que dans l’avenir.» Tout ceci se perd à l’heure des agrégats macroéconomiques et des interventions politiques qui visent à soutenir certaines branches et certaines parties de l’électorat. Ce constat souligne à quel point nous nous sommes éloignés de l’économie de marché.

Pour Richard Ebeling, «la manipulation des taux d'intérêt par la Réserve fédérale a des conséquences identiques à celles de tout autre type de contrôle des prix par le gouvernement, c'est-à-dire la fixation d'un prix à un niveau différent de celui qui aurait été fixé par le processus concurrentiel du marché.» Cet écart avec le prix du marché crée des pénuries ou des excès.

A l’heure actuelle, la Fed et le gouvernement «prétendent avoir les connaissances et les capacités nécessaires pour jouer efficacement le rôle de planificateur monétaire central. Aucun d'entre eux ne les possède». Leur but est d’intervenir pour éviter une récession ou une trop forte inflation. Mais cet interventionnisme rate souvent son but. Comme le montre Alan Mosley, de l’Institut Mises, «la baisse des taux ne fait que retarder l'ajustement nécessaire et la véritable solution réside dans des taux plus élevés, dictés par le marché, et dans la rigueur budgétaire.» En son temps, Milton Friedman avait d’ailleurs plaidé pour l’abolition de la Fed.

L’approche actuelle des dirigeants de la plupart des pays est très éloignée de celle l’Ecole autrichienne de l’économie qui dominait le monde il y a un siècle, celle de Charles Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Selon cette école libérale, «ce qui importe, ce n'est pas seulement l'investissement ou l'emploi en général, mais ce pour quoi les gens investissent, emploient et produisent. Les prix, comme l'a souligné Hayek, sont un moyen de communication dans un monde où les gens sont séparés les uns des autres par le temps et l’espace.»  

Tout le monde ne tourne pas le dos à l’école autrichienne. Cette exception présente pourtant des succès qu’il est impossible de nier. Elle vient bien sûr  de Javier Milei, le président argentin. Dans sa préface à «L’ère Milei», Milei explique s’être exprimé sur son approche libérale dès janvier 2014, lors du World Economic Forum. Il avait alors expliqué que la théorie économique classique ne pouvait pas expliquer pourquoi le PIB par habitant avait stagné durant 1800 ans avant d’exploser ces 200 dernières années. L’hypothèse des rendements d’échelle constants ou décroissants, base de la théorie néoclassique, ne correspondait pas à la réalité.  

«Dans la mesure où les responsables de la politique monétaire américaine au sein de la Réserve fédérale cooptent le processus de marché en manipulant les taux d'intérêt, un mécanisme essentiel de régulation du marché est empêché de fonctionner correctement», conclut Richard Ebeling. L’indépendance de la Fed est une question importante, mais elle n’est pas la plus fondamentale. «La seule solution consiste à retirer complètement le gouvernement et ses agences, telles que la Réserve fédérale, des activités bancaires, monétaires et de fixation des taux d’intérêt, selon Ebeling. 

Cette approche économique se heurte aux réalités politiques actuelles. Si, comme l’affirme Milei, «la connaissance économique mène au libéralisme», beaucoup d’hommes politiques, et d’économistes, préfèrent d’autres voies. Trump n’est décidément pas sur la ligne de Milei.

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