L’IA s’introduit progressivement dans notre quotidien et dans les circuits économiques. Les processus de production se modifient durablement. Et les places de travail commencent à être sérieusement affectées. L’utopie promise par Elon Musk d’une automatisation quasi complète du système de production en deux décennies et de la perte de signification de la monnaie suscite des craintes fort justifiées.
Au rang des plus pessimistes, on citera l’essayiste Asma Mhalla, dans «Cyberpunk: Le nouveau système totalitaire» et qui souligne donc les risques qui pèsent sur la démocratie en cas de domination par quelques grands groupes.
Le réel est en train de rattraper la fiction. Le spectacle d’usines chinoises entièrement automatisées ne fait que renforcer cette impression. Pour l’essayiste Laurent Alexandre, qui s’exprime sur le réseau X, «les progrès des robots humanoïdes s’accélèrent. Aucun ouvrier ne sera compétitif. Il reste peu de temps pour transformer l’éducation».
Des conditions à remplir
La vision d’Elon Musk se heurte aux lois de l’économie. Dans une analyse fort intéressante, Peter Earle, ancien trader et gérant de hedge fund et depuis sept ans chercheur auprès de l’American Institute for Economic Research (AIER), montre que des conditions sont à satisfaire pour que le travail ne soit plus qu’optionnel si bien que la vision de Musk n’a guère de chances de se concrétiser.
«Rien de tout cela ne signifie la fin du travail, de la pénurie, de l'argent ou de l'acrimonie politique».
Les trois conditions à remplir sont: un produit par habitant suffisamment élevé pour qu’une personne au revenu médian puisse avoir assez d’argent pour vivre dignement sans avoir d’emploi rémunéré, un vaste et puissant mécanisme de redistribution et une stabilité institutionnelle qui garantisse la sécurité du revenu à long terme. Aucune de ces conditions n’est remplie à ce jour, montre-t-il dans le Daily Economy de l’AIER.
Même si ces conditions ne sont pas remplies, la question n’est plus celle de la capacité de l’IA à remodeler le capitalisme. Comme l’a écrit Jean-Jacques Netter, pour l’Institut des libertés, l’IA sera une «révolution technologique aussi disruptive que l’électricité» et «l’un des développements les plus importants de l’histoire humaine». Sur les marchés financiers, le débat porte d’ailleurs non pas seulement sur les gains de productivité futurs mais aussi sur le financement des investissements et sur les besoins énergétiques.
Sur l’emploi, Peter Earle montre qu’historiquement l’automation provoque une réallocation et non pas un remplacement du travail. «De nouveaux biens et services émergent ainsi que de nouvelles formes de concurrence tandis que d’anciens disparaissent. Les détenteurs de l’IA s’assurent la part du lion des gains, ce qui conduit, en l’absence de mécanismes de redistribution, l’individu médian à travailler davantage et non pas moins». Cela nécessite une refonte totale du capital mondial. C’est ici que le délai envisagé par Musk rend sceptique. Pour Peter Earle, «Compte tenu de la dette publique américaine de 38'000 milliards de dollars, des disparités considérables en matière d'innovation et de développement entre les pays et les continents, et des profondes divergences culturelles sur la valeur et le rôle du travail, inscrire cette transformation dans un horizon de vingt ans nécessiterait une compression inconcevable de la formation de capital et de l'évolution institutionnelle.»
Perte de signification de la monnaie?
La monnaie ne perd pas son sens avec l’IA parce qu’«il faudrait pour cela que la rareté disparaisse de l’économie. Or elle ne disparaît pas avec l’IA. Les préférences des consommateurs sont d’ailleurs différentes. Même dans un monde de production très bon marché, certains services restent très prisés, par exemple pour les hauts revenus. Par contre le salaire peut cesser d’être la première source de revenu, concède Peter Earle. Il n’en reste pas moins que cela ne signifie pas la fin de la monnaie.
«Peter Earle montre qu’historiquement l’automation provoque une réallocation et non pas un remplacement du travail».
Le changement de système économique sous l’impulsion de l’IA ne peut être qu’un projet qui se déroule sur plusieurs décennies. Pour Earle, «la modernisation des réseaux énergétiques, l'adaptation des réseaux logistiques à la vitesse de l'IA, la refonte des processus industriels et des flottes de transport, ainsi que toutes les autres mises à niveau nécessaires de la base industrielle mondiale prendront beaucoup plus de temps que la mise à jour d'un logiciel. Elles nécessitent une planification, des investissements et une formation pour acquérir les compétences humaines complémentaires.»
Enfin, comme on le voit en Chine, aux Etats-Unis et en Europe, «la technologie se diffuse de manière inégale. Historiquement, les technologies les plus productives mettent des décennies à se répandre dans les différents pays, secteurs et classes sociales».
Le choc est aussi institutionnel: «Que l'abondance de l'IA engendre une prospérité universelle ou de grandes inégalités dépend entièrement des droits de propriété, de la politique de concurrence, de l'état de droit et d'une gouvernance stable. Aucune de ces variables ne peut être automatisée par des processeurs graphiques (GPU).» Sous cet angle, face à un choc sur les institutions, la Chine, les Etats-Unis et l’Europe sont placés dans une situation très différente.
Et Peter Earle de conclure: «Les marchés du travail se réorganiseront inévitablement et, même si cela pourrait entraîner un certain degré de chômage structurel et frictionnel, de nouvelles industries verront le jour. Mais rien de tout cela ne signifie la fin du travail, de la pénurie, de l'argent ou de l'acrimonie politique».
A court et moyen terme, la révolution de l’IA impactera fortement le monde. L’essayiste Laurent Alexandre déclare, sur X, , qu’en 2026, l’Europe va prendre conscience de son immense retard technologique mais elle sera incapable de réagir. A Bruxelles, il y a des juristes et des bureaucrates, mais aucun entrepreneur. La classe politique restera nulle en technologie. Comment se former à l’IA? La réponse de Laurent Alexandre est logique: «demandez à GPT5».