Taux durablement bas: des risques pour les investisseurs

Philippe G. Müller, UBS

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Le risque que le marché des obligations d'entreprises US engendre une crise semble faible. Mais il pourrait croître si la dette continue à augmenter.

Les derniers signaux envoyés par la Réserve fédérale (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) ont conforté les investisseurs dans l'idée que les taux d'intérêt resteront durablement bas. La semaine dernière, la BCE a maintenu sa politique extrêmement souple. Son président Mario Draghi a déclaré qu'elle «se tenait prête, au besoin, à ajuster tous les instruments». 

Le procès-verbal de la réunion du comité politique monétaire de la Fed (FOMC) du mois de mars a confirmé que les responsables s'attendent à ce que les taux directeurs restent inchangés jusqu'en fin d'année. Certains membres ont même souligné l'«incertitude significative» quant aux perspectives économiques.

La volonté des banques centrales de maintenir une politique
porteuse est une bonne chose à court terme pour les actions.

Par souci de précaution, la volonté des banques centrales de maintenir une politique porteuse est une bonne chose à court terme pour les actions. Les indices S&P 500 et Euro Stoxx 50 se sont tous deux adjugé 0,4% après les déclarations de politique monétaire de la Fed et de la BCE. Leur progression depuis le début de l’année est ainsi passée respectivement à plus de 16% et de 15%. 

Les statistiques économiques donnent également des signes d'amélioration. En Chine, l'indice des directeurs d'achat du secteur manufacturier est ressorti, en mars, à un niveau supérieur aux attentes. Ceci suggère que, après trois mois de contraction, le pays a renoué avec la croissance de la production industrielle. On observe également de timides signes de fin de la mauvaise passe de l'activité manufacturière en Europe, avec notamment une solide production industrielle en France et dans d'autres pays.

Mais alors que le resserrement de la politique monétaire n'est pas pour demain, la persistance de faibles taux d'intérêt soulève des interrogations majeures.

Quelles réactions des banques centrales en cas de récession?

Les banques centrales disposeront-elles de suffisamment de munitions pour combattre la prochaine récession? Avec un taux des fonds fédéraux à 2,5%, la Banque centrale américaine a une certaine marge de manœuvre pour baisser ses taux si la croissance économique s'essouffle. 

En revanche, la BCE n'a pas la même chance. Il y a près de cinq ans, la BCE a ramené le taux de sa facilité de dépôt en terrain négatif et il est toujours inférieur à zéro (-0,4%). Compte tenu des prévisions d'inflation actuelles, les taux en zone euro ne devraient pas augmenter avant début 2020. 

La BCE ne pourra sans doute pas compter
sur un coup de pouce de la politique budgétaire.

En cas de récession dans la zone euro, la BCE pourrait donc avoir besoin de baisser son taux directeur à un niveau nettement négatif, de revoir sa cible d'inflation, voire de larguer des liquidités par hélicoptère en faisant marcher la planche à billets. 

Compte tenu du caractère controversé de ces mesures, la BCE pourrait être empêchée de les adopter. En outre, elle ne pourra sans doute pas compter sur un coup de pouce de la politique budgétaire. L'Allemagne est toujours réticente à recourir à la relance budgétaire tandis que la plupart des économies de la périphérie ont une marge de manœuvre limitée en la matière.

Faible risque de récession?

Les taux bas contribuent à une augmentation potentiellement préoccupante de la dette. La baisse du coût de l'endettement n'est pas de nature à freiner l'augmentation de la dette mondiale. Selon la Banque des règlements internationaux, cette dernière a grimpé de 208 à 234% du PIB mondial entre juin 2008 et juin 2018. 

Il convient de rester vigilant quant aux risques à moyen terme.

La dette des entreprises américaines figure parmi les foyers de tension potentiels. Le marché des obligations investment grade en USD représente désormais 6’400 milliards de dollars, selon l'indice ICE BAML (c'est deux fois plus qu'à la mi-2009), tandis que l'encours des obligations d'entreprises notées BBB a quadruplé en l'espace d'une décennie, à 3’200 milliards de dollars. 

A l'heure actuelle, le risque que le marché des obligations d'entreprises américaines engendre une crise semble faible. Mais il pourrait croître si la dette continue à augmenter, accentuant ainsi la vulnérabilité du marché des obligations à haut rendement en cas de récession.

Actuellement, ni une récession, ni un resserrement du crédit ne sont envisagés. Les taux d'intérêt durablement bas et la reprise de l'économie mondiale devraient créer un environnement porteur à court terme pour les actions. 

Néanmoins, il convient de rester vigilant quant aux risques à moyen terme et il est recommandé aux investisseurs d'anticiper et de fortifier leur portefeuille en le diversifiant afin qu'il résiste à un large éventail de régimes budgétaires et monétaires.