Suez: le grain de sable dans la reprise

Axel Botte, Ostrum AM

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Les rotations de fin de trimestre, le blocage de Suez et les tensions géopolitique animent les marchés.


© Keystone

La clôture trimestrielle est propice à des mouvements de réallocations d’actifs. Les investisseurs institutionnels prennent des profits sur leurs expositions gagnantes. Ces réajustements expliquent en partie le rebond du dollar, la brève rechute des rendements américains sous 1,60% interrompant la dynamique haussière depuis le début de l’année et les rotations sectorielles observées sur le marché des actions américaines. La pentification des courbes de taux souverains en Europe incite aussi les assureurs à privilégier les emprunts d’états au détriment du crédit.

Ces repositionnements semblent déconnectés des derniers développements politiques et économiques. La situation conjoncturelle reste soumise à l’évolution épidémique. La stratégie vaccinale inefficace en Europe retarde la reprise. Les errements politiques européens quant à la gestion de la pandémie résonnent avec les dissensions perceptibles dans la communication de la BCE. Christine Lagarde se défend de pratiquer une forme de micro-management des marchés mais l’accélération des achats du PEPP à 21 milliards d’euros (contre 14 milliards en moyenne) et de l’APP à 8 milliards (contre 5 milliards) traduit, selon l’économiste allemande et membre du board de la BCE Isabel Schnabel, un changement d’objectif pour les opérations d’open market des quantités vers les prix. Cela correspond en réalité à une politique de contrôle de la courbe des taux ouvrant la voie à une réduction ultérieure des achats d’actifs. Les termes du consensus s’articulent autour d’un arbitrage entre la gestion des pressions à la hausse des taux à court terme et la réduction du soutien quantitatif aux premiers signes de reprise pérenne. La BoJ avait réduit l’assouplissement quantitatif en annonçant une cible à 0% pour les JGBs 10 ans. La BCE, qui intervient dans 19 pays et des marchés hétérogènes, ne peut communiquer aussi simplement.

Le repli des actions après un premier trimestre solide
a favorisé la baisse des rendements obligataires.

Parallèlement, les tensions géopolitiques se multiplient. L’Amérique de Biden s’oppose frontalement à la Chine sur la question des droits de l’Homme et l’hégémonie économique en tentant un rapprochement avec le Japon, la Corée et l’Inde. L’Europe se rallie aux condamnations de la Chine et jette un froid après l’accord d’investissements bilatéraux conclu le mois dernier. La coopération avec Taiwan ou la Corée pour la production de semi-conducteurs attise l’ire des autorités chinoises. TSMC et Samsung envisagent une implantation d'usines aux Etats-Unis et se disputent quelque 30 milliards de dollars de subventions américaines. Il s’agit de l’un des enjeux majeurs du plan d’infrastructures qui sera débattu au Congrès en avril. Le réveil des ambitions militaires de Kim Jong-Un constitue un nouveau point de tensions. Par ailleurs, le blocage du canal de Suez par lequel transite près de 12% du commerce atténuera le redressement bienvenu des échanges mondiaux. La reprise du commerce risque de s’enrayer alors que plus de 450 navires, dont une trentaine de pétroliers, sont immobilisés. Les cours du brut évoluent au gré des perspectives de reprise du trafic maritime.

Sur les marchés financiers, le repli des actions après un premier trimestre solide a favorisé la baisse des rendements obligataires. Les flux investis sur les ETFs de Treasuries sont redevenus positifs la semaine passée après une longue période de décollecte. Le T-note s’échange brièvement sous 1,60% avant que les rendements ne repartent à la hausse après une nouvelle adjudication difficile de Treasuries 7 ans (62 milliards de dollars). Le 10 ans américain se stabilise autour d’1,65%, quelque 10pb sous les sommets de mars. Les séances asiatiques donnent souvent le ton sur les Treasuries et la nouvelle de débouclements de positions actions par un investisseur privé tempère la remontée des taux. En outre, les comptes japonais rallongent leurs investissements profitant ainsi des tensions ayant porté le 30 ans jusque 2,50% au plus haut le 18 mars. La faiblesse du yen, inhabituelle à l’approche de la fin de l’année fiscale, résulte peut-être de ces arbitrages internationaux. Le spread 10-30 ans s’est stabilisé autour de 70pb. Il est prématuré d’anticiper une réduction du QE de la Fed mais tout signe de réduction du soutien monétaire amplifierait ce resserrement. L’augmentation du PEPP contribue à élargir le spread entre le Bund et le T-note, la Banque Centrale cherchant expressément à préserver les marchés européens d’un effet d’éviction provenant des Treasuries plus attrayants. Le spread se traite au-delà des 200pb. L’estimation flash de l’inflation de mars est susceptible d’animer les marchés cette semaine. Le mois de mars offre habituellement une saisonnalité favorable aux détenteurs d’emprunts indexés. Toutefois, la repondération de l’indice, la volatilité du pétrole et d’autres effets transitoires incitent à la prudence d’autant que les points morts se sont déjà largement ajustés.

La hausse du dollar contre toute devise s’est renforcée la semaine passée. L’euro plonge sous 1,18 dollar. L’écart de croissance, le message explicite de la BCE et le débouclement des positions spéculatives acheteuses d’euro-dollar ont pesé sur la monnaie unique. Par ailleurs, la livre turque s’affaiblit encore (8 TRY pour un billet vert).

Les valorisations des actions constituent un frein à la performance des indices américains, ce qui donne lieu à des rotations violentes. Le mouvement de rachat de positions vendeuses est aussi terminé. Les valeurs les plus vendues ne surperforment plus. Le Russell 2000 subit la rotation de fin de trimestre (-2,89% vs. +1,57% pour le S&P 500). Des ventes forcées estimées à 20 milliards de dollars d’un fonds privé ont ciblé les valeurs de technologie américaines et chinoises vendredi dernier. Le mouvement de repli des FANG+ épargne l’Europe qui reste tirée par ses cycliques et la technologie et protégée par des valorisations relatives plus attrayantes.

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