La décision de la Cour suprême américaine invalidant l’usage d’une loi d’urgence de 1977 pour imposer des droits de douane généralisés ne met pas fin au protectionnisme, elle en change la nature. Près de 175 milliards de dollars de recettes tarifaires annuelles sont potentiellement concernés. Le véritable message n’est pas la disparition des barrières commerciales, mais la fermeture d’un canal juridique qui avait permis de faire passer le taux effectif moyen des droits de douane américains d’environ 3% avant 2025 à près de 10% aujourd’hui. L’exécutif conserve d’autres instruments – plus ciblés, plafonnés, souvent temporaires – ce qui transforme un choc frontal et massif en un processus plus technique, différencié selon les secteurs et les partenaires commerciaux. La fragmentation ne disparaît pas, elle devient plus sélective et plus stratégique.
Le centre de gravité du risque se déplace désormais vers le budget fédéral et la courbe des taux. Une partie des droits déjà perçus pourrait faire l’objet de remboursements, dans un contexte où le déficit américain dépasse déjà 5% du PIB. Si ces montants – potentiellement supérieurs à 100 milliards de dollars – ne sont pas compensés, la trajectoire budgétaire pourrait se détériorer davantage. Les marchés obligataires ont commencé à intégrer ce scénario: le rendement du 10 ans américain évolue autour de 4,10%, tandis que le 2 ans reste proche de 3,5%, illustrant une pentification de la courbe. Autrement dit, les investisseurs ne regardent plus seulement l’inflation, mais la soutenabilité budgétaire. Une hausse supplémentaire de 20 à 30 points de base sur le long terme suffirait à exercer une pression mécanique sur les multiples de valorisation des actions.
Même en cas de baisse du taux effectif global de 10% vers 5%, la moyenne masque une hiérarchie persistante entre pays. L’Union européenne reviendrait autour de 5%, contre 13% récemment, mais resterait bien au-dessus de ses niveaux historiques proches de 1%. La Suisse bénéficierait d’un ajustement plus marqué, vers 2%, alors que la Chine demeurerait structurellement pénalisée autour de 14%, conservant un différentiel tarifaire significatif. Cette géographie des écarts continue d’influencer les décisions d’investissement industriel, en particulier dans les secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs et les chaînes d’approvisionnement technologiques. La fragmentation commerciale devient ainsi un paramètre structurel de l’allocation du capital mondial.
Les marchés actions ont initialement privilégié un scénario de désinflation accélérée. L’inflation sous-jacente américaine évolue autour de 2,5% en glissement annuel, et les investisseurs anticipent jusqu’à 50 à 75 points de base de baisses cumulées de taux cette année. Le S&P 500 a progressé d’environ 1,1% sur la semaine, le Nasdaq de 1,5%, tandis que la volatilité implicite reculait d’environ 9%. Plus de 70% des entreprises américaines ont dépassé les attentes lors de la dernière saison de résultats, avec une croissance bénéficiaire attendue de 14 à 15% en 2026. Mais cette stabilité repose sur une hypothèse clé: que la désinflation compense les tensions budgétaires. Dans un environnement où l’or évolue autour de 5 100 dollars l’once et où le pétrole progresse sur fond d’incertitudes géopolitiques, la recherche de rendement coexiste avec une demande persistante de couverture. Le risque n’a pas disparu; il a changé de forme et de canal de transmission.