Suisse: la désinflation s’installe

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Après une inflation quasi nulle en 2025, le renchérissement devrait remonter légèrement autour de 0,2% en 2026, un niveau proche de la projection de la Banque nationale suisse.


La Suisse continue d’évoluer dans un régime de stabilité des prix quasi structurel, nettement distinct de celui des grandes économies. En janvier 2026, l’indice des prix à la consommation a reculé de -0,1% sur un mois et n’affiche qu’une hausse marginale de +0,1% sur un an. Cette dynamique confirme que la phase de désinflation est désormais bien établie. Le principal facteur explicatif demeure l’inflation importée, dont la contribution est nettement négative: les prix des biens importés reculent de -1,5% sur un an, sous l’effet combiné d’un franc structurellement fort, de la normalisation durable des prix de l’énergie et d’une demande mondiale encore modérée. À l’inverse, les prix domestiques progressent modérément (+0,5% sur un an) et l’inflation sous-jacente reste contenue à +0,5%, signal clair de l’absence de pressions inflationnistes généralisées. Sans la contribution des loyers, l’inflation suisse serait même négative, autour de -0,3% en glissement annuel, illustrant le caractère très ciblé des tensions actuelles.

Dans cet environnement de faible inflation globale, les loyers constituent le principal foyer de tension. Ils progressent encore de +1,6% sur un an, soit un rythme très supérieur à l’inflation globale, reflétant les déséquilibres persistants du marché immobilier résidentiel, la rareté de l’offre et l’inertie liée aux ajustements passés des taux hypothécaires. La dynamique des services demeure en revanche modérée (+0,9% sur un an), tandis que les biens continuent de jouer un rôle désinflationniste (-1,3%). Un élément structurel mérite d’être souligné: la recomposition du panier de consommation. La part du poste santé est passée d’environ 15% à plus de 17% entre 2025 et 2026, traduisant le vieillissement démographique et l’augmentation des soins de longue durée. Cette évolution renforce le caractère domestique, peu cyclique et faiblement inflationniste de l’économie suisse.

Les perspectives pour 2026 confirment ce scénario de normalisation sans réaccélération. Après une inflation quasi nulle en 2025, le renchérissement devrait remonter légèrement autour de 0,2% en 2026, un niveau proche de la projection de la Banque nationale suisse. Cette remontée resterait essentiellement imputable aux loyers et à certains services domestiques, dans un contexte de croissance du PIB attendue autour de 1,2% hors effets exceptionnels. La désinflation importée devrait, elle, se prolonger. Depuis le début de l’année, le franc s’est apprécié de près de 3% face au dollar. Compte tenu d’un taux de transmission du change à l’inflation d’environ 30%, une appréciation de 10% du CHF retranche historiquement près d’un point d’inflation à horizon de douze mois. Les effets différés de la faiblesse du dollar continueront donc de peser sur les prix jusqu’au premier semestre 2026. Dans ce contexte, la stratégie de la BNS relève davantage de la discipline que de l’inaction: le statu quo monétaire constitue déjà un soutien implicite à l’économie. Une nouvelle baisse du taux directeur apparaît peu probable à court terme, tant que les anticipations d’inflation restent solidement ancrées dans la zone de stabilité des prix, comme l’a récemment rappelé Martin Schlegel.

La vigueur persistante du franc suisse constitue en revanche un défi croissant pour l’industrie exportatrice. La récente dépréciation du dollar a accentué la pression sur les marges, en particulier pour les entreprises exposées aux marchés américains ou facturant en USD. Ce choc de change agit comme un frein conjoncturel sur certains segments industriels, mais il ne remet pas en cause les fondamentaux du modèle suisse. Historiquement, l’industrie helvétique a démontré une forte capacité d’adaptation par la montée en gamme, la productivité et la spécialisation sur des niches à forte valeur ajoutée. À moyen terme, la trajectoire du franc restera largement conditionnée aux différentiels de taux et aux politiques monétaires étrangères, dans un contexte où de nouvelles baisses de taux en zone euro et aux États-Unis restent plausibles. Malgré les interventions ponctuelles de la BNS pour en lisser l’appréciation, le franc conserve un biais structurellement haussier. Pour l’investisseur, ce cadre macroéconomique reste cohérent: faible inflation, monnaie forte et politique monétaire prévisible continuent de faire de la Suisse un ancrage de stabilité dans un environnement mondial fragmenté, même au prix d’ajustements cycliques pour le tissu industriel.

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