La Réserve fédérale américaine se trouve aujourd’hui dans une configuration rare: une politique monétaire proche de la neutralité, une économie en plein emploi, une inflation encore trop élevée… et désormais un nouveau président de la Fed nommé sous une pression politique inédite. La conférence de Jerome Powell jeudi dernier n’a rien livré de spectaculaire – ce qui, dans le contexte actuel, est précisément le message.
Le FOMC a durci marginalement son diagnostic macroéconomique. L’activité n’est plus décrite comme «modérée» mais comme «solide», le marché du travail ne se détériore plus mais montre «des signes de stabilisation», et les risques sur le double mandat sont désormais jugés «équilibrés». Autrement dit, la Fed ne voit plus aucune urgence à assouplir sa politique. Le chômage est à 4,4%, très proche de sa zone d’équilibre de long terme (4,0–4,3%), et l’inflation PCE reste à 2,8%, soit près d’un point au-dessus de la cible de 2%.
Dans une logique de règle de Taylor, cela place le taux directeur à un niveau globalement cohérent avec les fondamentaux. Jerome Powell a d’ailleurs qualifié la politique actuelle de «proche de la neutralité». Le marché, lui, continue pourtant de parier sur un cycle de baisse: environ 21 points de base d’ici juin et près de 50 d’ici décembre. Cette divergence entre la Fed et les marchés n’est pas anodine: elle traduit moins une anticipation macroéconomique qu’une spéculation – désormais explicite – sur l’orientation du nouveau leadership monétaire.
Le mandat de Powell prend fin le 15 mai. Donald Trump a confirmé vendredi la nomination de son successeur: Kevin Warsh, ancien gouverneur de la Fed, prendra la tête de l’institution. Dans l’histoire moderne de la Fed, les transitions ont rarement été aussi politisées. Trump n’a jamais digéré d’avoir été «contraint» de nommer Powell en 2018 et avait refusé de reconduire Janet Yellen pour des raisons davantage politiques qu’économiques.
Cette transition intervient dans un contexte explosif: le comité est divisé entre risques d’inflation et risques sur l’emploi, la Fed est sous pression politique directe (enquête du Department of Justice visant Powell, éviction de la gouverneure Lisa Cook).
Warsh incarne une orthodoxie monétaire centrée sur la stabilité des prix, forgée après la crise financière, même s’il a récemment infléchi son discours en reconnaissant les risques d’un resserrement excessif dans une économie très endettée. Son profil tranche avec les autres noms qui avaient circulé, certains plus favorables à une détente rapide des taux ou plus directement liés aux marchés financiers. Ce choix envoie un signal clair: Trump ne cherche pas seulement une Fed accommodante mais une Fed politiquement alignée et doctrinalement crédible sur l’inflation.
Kevin Warsh est historiquement proche des républicains. Il a commencé sa carrière en 1995 chez Morgan Stanley comme directeur exécutif au sein du département fusions acquisitions. En 2002, il rejoint l’administration du président George W. Bush comme assistant spécial pour la politique économique et secrétaire exécutif du National Economic Council. En 2006, il est nommé au Board of Governors de la Réserve fédérale, où il siège jusqu’en 2011, jouant un rôle clé durant la crise financière de 2008 en tant que liaison principale avec Wall Street et représentant de la Fed au G20. Il siège également aux conseils d’administration de Coupang et UPS et fait partie du conseil consultatif de Rubicon Global. En 2016, il rejoint un forum économique mis en place par le président élu Donald Trump pour apporter un soutien stratégique sur les questions économiques. En novembre 2024, son nom figure déjà dans la liste restreinte des candidats envisagés par Trump pour les postes de Secrétaire au Trésor et de président de la Réserve fédérale.
Selon le consensus des analystes, la nomination de Kevin Warsh serait positive pour le dollar en raison d’un retour à une politique monétaire plus stricte et plus disciplinée, notamment du fait de son historique hawkish et de sa sensibilité aux risques d’inflation. Elle enverrait aussi un message de continuité institutionnelle grâce à son expérience au sein de la Fed et du G30, atténuant les inquiétudes sur une éventuelle politisation excessive de la banque centrale.
Néanmoins, Warsh estime que la Réserve fédérale doit profondément changer sa manière d’agir, car selon lui, ceux qui la dirigent aujourd’hui ont perdu en crédibilité, notamment après leur mauvaise gestion de l’inflation. Il reproche à la Fed d’avoir tardé à réagir, d’être devenue trop prudente et trop lente à baisser les taux, ce qui nuirait à l’économie. Il affirme donc qu’il faut un «changement de régime», c’est-à-dire une transformation complète de la façon dont la Fed conduit la politique monétaire, en rompant clairement avec l’approche de Jerome Powell et en établissant un partenariat plus étroit avec le département du Trésor. Selon lui, une meilleure coordination entre la Fed et le gouvernement renforcerait l’efficacité de la politique économique, conformément aux attentes de Donald Trump.
Cette transition intervient dans un contexte explosif: le comité est divisé entre risques d’inflation et risques sur l’emploi, la Fed est sous pression politique directe (enquête du Department of Justice visant Powell, éviction de la gouverneure Lisa Cook). Pour les investisseurs, l’enjeu ne réside donc pas seulement dans le calendrier des baisses de taux, mais bien dans la gouvernance monétaire américaine. Une Fed perçue comme moins indépendante aurait des implications profondes sur la prime de risque du dollar, la structure de la courbe des taux et le statut des Treasuries comme actif sans risque mondial. Kevin Warsh hérite ainsi d’un mandat difficile: rassurer les investisseurs, imposer son autorité au sein du FOMC, et gérer la relation avec l’administration Trump.