La nouvelle route de la soie: un rêve hors de prix?

Michel Girardin, Université de Genève

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L’Initiative route et ceinture touchera plus de 100 pays, représentant 40% du PIB global et 65% de la population mondiale.

J’ai assisté la semaine dernière à une présentation sur la Nouvelle route de la soie. Une fois encore, j’y ai mesuré la difficulté à ne pas être dithyrambique au sujet de ce projet: l’Initiative route et ceinture (Belt and Road Initiative ou BRI) touchera plus de 100 pays, représentant 40% du PIB global et 65% de la population mondiale. Une étude récente de la Banque Mondiale chiffre à 4% par an l’augmentation des échanges commerciaux entre les pays participant au projet et à 3% additionnels de croissance de leur PIB.

C’est bien du «Rêve chinois» dont il s’agit, cette devise qu’a choisi le Président Xi Jinping pour qualifier cette initiative, lorsqu’il l’a rendue publique en automne 2013. Ce projet pharaonique vise le développement d’infrastructures terrestres, maritimes, énergétiques et communicationnelles afin de mieux connecter l’Asie, l’Europe et l’Afrique. La «ceinture» est constituée d’une série de corridors terrestres reliant par chemin de fer la Chine à l’Europe, via l’Asie centrale et le Moyen-Orient. La «route», quant à elle, sera maritime, et permettra à la Chine de diviser par deux la durée actuelle d’un mois qu’il lui faut pour relier Shanghai à Rotterdam par les mers.

Les intérêts pour la Chine sont multiples: il ne s’agit pas simplement de doper une croissance domestique en net ralentissement, mais surtout de sécuriser l’acheminement des matières premières vers la Chine et, bien entendu, de favoriser la croissance des exportations de l’Empire du Milieu vers l’Occident. Connecter les régions entre-elles pour favoriser leur développement... assurément l’impact sur la croissance sera marqué.

Le projet est fascinant, mais son ampleur sans commune mesure le rend un peu fantasmagorique. Traduire le rêve en réalité va nécessiter des investissements par trillions (milliers de milliards) pour financer les quelques 1700 projets actuels, qui devraient augmenter jusqu’à 7000 d’ici 2050.    

Le BRI est un magnifique projet – surtout pour la Chine –
au niveau géostratégique.

Qui va financer ce projet? En premier lieu, ce sera la Chine bien évidemment. Bon nombre des autres pays touchés par le projet ne sont pas dans une situation financière à même de financer de gros projets d’infrastructure. Il est prévu que la Chine investisse 1300 milliards de dollars d’ici 2027, soit 10% de son PIB actuel. Un chiffre colossal, qui représente l’équivalent de 10 fois le Plan Marshall des Etats-Unis pour reconstruire l’Europe après la deuxième guerre mondiale. Ce sont principalement les 4 grandes Banques commerciales d’Etat (Industrial and Commercial Bank of China, China Construction Bank, Agricultural Bank of China et Bank of China) qui vont passer à la caisse. Et c’est ici que le projet risque de devenir plus pertinent sur le plan géostratégique que purement économique et financier. Explications.

Pour financer le BRI, la Chine veut répliquer ce qu’elle a réalisé au niveau domestique après la crise de 2008. Relativement peu touchée par la crise elle-même, la Chine avait tout de même décidé de lancer un programme d’investissement colossal équivalent à 13% de son PIB. Déjà à un pic de 41% en 2007, la part des investissements en biens d’équipement allait s’envoler encore pour atteindre 50% en 2011. Motif: le moteur de la croissance dans les pays développés étant sérieusement avarié après la crise de 2008, il valait mieux chercher à doper la croissance domestique via l’investissement et oublier un peu celui des exportations. Résultat des courses: alors que la dette globale (ménages, entreprises et gouvernement) de la Chine était restée stable jusqu’en 2008 à environ 170% du PIB (contre 350% en moyenne dans les pays développés), l’endettement allait s’envoler en Chine, pour atteindre 300% du PIB aujourd’hui.  Hors, les deux tiers de cet endettement émane du secteur des entreprises. A lui seul, le secteur financier a une dette équivalente à 50% du PIB de la Chine. Le boom de l’investissement en Chine s’est traduit par des surcapacités productives et aujourd’hui, bon nombre d’observateurs de l’Empire du Milieu aimerait bien connaître en détail les chiffres des prêts non performants des banques publiques chinoises. Et il s’agirait de reproduire ce modèle pour l’élargir au BRI? Pour moi c’est clair: le BRI est un magnifique projet – surtout pour la Chine – au niveau géostratégique. Sur le plan économique, c’est un beau projet. Sur le plan financier, en revanche, le rêve pourrait tourner au cauchemar, si, d’aventure, les marchés financiers devaient se pencher sur la viabilité de l’endettement additionnel que le BRI ne manquera pas d’entraîner.

J’allais quitter la salle où était présenté le projet du BRI quand l’orateur – venu spécialement de Hong-Kong – décida de nous montrer, en guise de conclusion, une affiche où se détache le nom de Omaha, lieu de résidence de Warren Buffett. Je me suis rassis en pensant que le conférencier allait nous parler du flair légendaire du grand financier pour investir là où les foules ne regardent pas. Genre, dans les entreprises de chemin de fer aux Etats-Unis. L’affiche faisait bien référence aux chemins de fer mais... à l’inauguration de la «Central Pacific», la compagnie historique qui a construit le premier chemin de fer transcontinental nord-américain, en reliant Omaha à San Francisco. C’était en 1869. La ligne existe toujours aujourd’hui, et vous pouvez relier ces 2 villes en... 43 heures. La construction de cette ligne de chemin de fer fût à l’origine d’un boom économique sans précédent. Ce n’est donc pas par hasard que l’orateur a choisi cette affiche pour conclure qu’assurément le BRI allait susciter un boom de croissance comparable. Oui... mais: il faut savoir que le boom économique de la fin du 19e aux Etats-Unis a débouché sur une crise financière majeure en 1873, et la cause principale en a été la faillite de la Northern Pacific Railway, entreprise de construction... de chemins de fers!

La morale de cette histoire? Méfiez-vous des apparences: croissance ne rime pas toujours avec performance.