La monnaie digitale, ultime mesure de relance pour les banques centrales?

Michel Girardin, Université de Genève

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Plusieurs banques centrales s'intéressent aujourd'hui à une version numérique de la monnaie. Dont celles du Canada, de Chine et de Suède.

Le Président de la Banque centrale américaine aime les allégories. Il faut avancer prudemment dans une pièce sombre a-t-il déclaré récemment, surtout lorsqu'on est pieds nus. Intrigante, voir inquiétante, l’image de Jerome Powell: ainsi donc, la Fed tâtonne dans le noir... elle n'a donc pas plus de visibilité sur la croissance que nous autres, pauvres économistes scrutant des signes de retournements conjoncturels propres à déstabiliser les marchés financiers? Bigre. Et en plus, elle avance pieds nus? Gare aux écueils. Enfin, la bonne nouvelle de ce pilotage à vue réduite de la politique monétaire américaine, c'est qu'elle devrait nous valoir une, voire deux hausses de taux d'intérêt en moins que les trois prévues l'année prochaine.

Sur les sujets de la Blockchain, le Bitcoin, les monnaies digitales et autres crypto-monnaies, j'ai aussi l'impression que nous avançons dans le noir et ... les tâtonnements nous valent quelques confusions.

Première confusion: celle entre la blockchain et les crypto-monnaies, avec le Bitcoin en figure de proue. Je ne compte plus les rencontres entre férus de crypto-finance où le conférencier sur la blockchain s'échine à répéter que celle-ci ne se réduit pas au Bitcoin. Par contre, l'inverse est vrai: le Bitcoin a besoin de la blockchain pour exister, mais celle-ci s'étend à moult autres utilisations, bien loin des crypto-monnaies. La certification de CV ou d'acte de propriété foncier, voire de son état de santé, en sont quelques exemples.

Toute crypto-monnaie est une forme de
monnaie digitale, mais l'inverse n'est pas vrai.

Deuxième confusion, les monnaies digitales sont souvent associées aux crypto-monnaies. Ainsi, Christine Lagarde aurait recommandé - lors d'un récent sommet sur la Fintech à Singapour - que les pays se lancent à fond dans l'adoption de crypto-monnaies. Faux, elle a parlé de monnaies digitales!  Une clarification s'impose.

Monnaie digitale ou crypto-monnaie?

La monnaie digitale se substitue aux pièces et aux billets, dans un même but de faciliter les transactions, en ce que les échanges ne peuvent pas toujours se faire entre un couturier affamé et un boulanger frileux. Si elle n'a pas d'équivalent physique, elle possède toutes les caractéristiques d'une monnaie traditionelle. Elle nous permet d'acheter des biens et de services, et ce, même à distance, c'est-à-dire en dehors des frontières nationales. Chaque fois que nous achetons des biens sur des sites comme Amazon, nous faisons recours à la monnaie digitale. Sous certaines conditions que nous verrons avec l'exemple de la Suède ci-dessous, la monnaie digitale peut être assimilée à un compte bancaire.

Une crypto-monnaie est une variété de monnaie digitale. Ainsi comme avec la confusion entre blockchain et Bitcoin, nous pouvons dire que toute crypto-monnaie est une forme de monnaie digitale, mais que l'inverse n'est pas vrai.  D'aucuns considèrent les crypto-monnaies comme plus fiables que les monnaies digitales, car elles reposent sur une technologie de cryptographie qui garantit l'intégrité des données pertinentes à une transaction.  Alors que dans une monnaie digitale, la sécurité est assurée par une autorité centrale (Etat ou Banque centrale), dans le cas d'une crypto-monnaie, c'est à travers la validation par un réseau forcément décentralisé que la sécurité est assurée.

En l'occurrence, la patronne du Fonds Monétaire International est plutôt circonspecte à l'égard des crypto-monnaies. Si on se souvient de l'origine étymologique du mot «crypto» (caché) ... le contraire aurait été étonnant. Christine Lagarde met en garde les pays contre toute velléité de troquer intégralement leurs monnaies nationales pour des crypto-monnaies: leur utilisation à de fins criminelles et le manque de contrôle d'une autorité centrale en font des sources potentielles d'instabilité financière.

Pourquoi les Banques centrales s'intéressent aux monnaies digitales

Plusieurs banques centrales s'intéressent aujourd'hui à une version numérique ou digitale de la monnaie («Central Bank Digital Currency» ou CBDC). Parmi celles-ci la Banque centrale du Canada, de Chine et de Suède.

En Suède, la Riksbank étudie sérieusement
la possibilité d'introduire une «e-couronne»

Je me suis intéressé plus particulièrement au cas de la Suède. Ici, la Banque centrale la plus ancienne du monde est partie d'un constat: depuis 350 ans qu'elle existe, les suédois et autres touristes en Suède n'ont jamais utilisé aussi peu de cash pour leurs paiements. Alors que les pièces et billets représentaient 4% du PIB de la Suède il y a 20 ans, la proportion est tombée à moins de 1% aujourd'hui. Certains magasins en Suède affichent même aujourd'hui leur refus d'accepter du cash. Face à cette tendance lourde vers une économie sans cash, la Riksbank étudie sérieusement la possibilité d'introduire une «e-couronne» en Suède. Numérique, cette monnaie serait utilisable de 2 manières: une monnaie «valeur» (Value based), téléchargeable via une application de son téléphone et une version «compte» (Account based) qui nécessiterait l'ouverture d'un compte à la Banque centrale.

La raison de ce virage au numérique de la Riksbank ? Elle n'en fait pas mystère: il s'agit de reprendre la main sur des moyens de paiements privés qui échappent à son contrôle. Se pose ici la question de savoir si le contrôle par une autorité centrale de la transaction la rend plus sécure que le recours à la technologie inaltérable de la blockchain. Vaste débat. Tout comme celui-ci de savoir qui gère la quantité totale de monnaie émise et comment.

Au-delà de la nécessité de fournir des moyens de paiements qui permettent d'éviter le retour au troc, l'objectif ultime de toute création monétaire est qu'elle soit en ligne avec la croissance économique, sous peine d'inflation lorsque la première est excédentaire par rapport à la dernière.

La monnaie numérique sous sa forme «valeur» s'apparente à une crypto-monnaie à ceci près qu'elle est controlée par une banque centrale. Ici, c'est le consommateur qui est roi et c'est donc la demande de monnaie à des fins de transactions qui guide le système. Se pourrait-il qu'un jour la création monétaire soit excessive? On ne peut l'exclure. Comment enrayer alors cette demande excessive de liquidités ? La Riksbank n'a pas de réponse pour l'instant.

En cas d'intérêt très négatif, si le cash a disparu, comment 
ferez vous pour retirer vos liquidités et les mettre sous votre matelas?

Les choses sont plus claires du côté de la version «compte» de la couronne numérique. Oui, il faudra bien revoir les statuts de la Banque centrale, attendu qu'elle devra ouvrir autant de comptes qu'il y a de particuliers intéressés par cette monnaie.  Ici, la Banque centrale retrouve ses manettes habituelles qui sont de faire varier la quantité de monnaie disponible dans le système en jouant sur le prix de cette monnaie, à savoir le taux d'intérêt. Et c'est ici que les choses deviennent intéressantes.

J'ai été interpelé récemment par une déclaration d'un membre du directoire de la BCE. Pour lui c'est clair, la BCE n’aura pas fini de normaliser son bilan lorsque la zone euro connaîtra sa prochaine récession. Se pose alors une question essentielle: si les taux d’intérêt sont proches de leur plancher à l'heure de la prochaine crise, la BCE ne prend-elle pas le risque d'être à court de munitions au moment où la relance est nécessaire? 

Mais de quel plancher parle-t-on? Le seuil de 0%? N'a-t-on pas vu la BNS, la BCE, et la Riksbank et d'autres encore placer les taux d'intérêt en territoire négatif ? Oui mais ... sans abus. Au vu du tollé que cette politique a provoqué chez les banques et leurs clients, il est difficile d'envisager d'avoir des taux d'intérêt inférieurs à moins 1% sur la durée.

Sauf si ... le cash a disparu et il n'y a que des monnaies digitales autour de vous? Ce jour-là, vous ferez comment pour retirer vos liquidités à la Banque et les mettre sous votre matelas ou dans votre coffre pour échapper à la taxe du taux d'intérêt négatif ?

La monnaie digitale pourrait bien se révéler être une arme de «reconstruction massive» lorsqu'il s'agit de faire sortir un pays de la récession.  Mais... mettre les taux d'intérêt à moins 2% dans la zone Euro comme le suggérait la règle de Taylor en 2008 , voire moins 10% dans des pays comme la Grèce, n'est-ce pas là un magnifique exemple de répression financière?