Etats-Unis: une instabilité auto-infligée

Yves Hulmann

4 minutes de lecture

Une spécificité de la situation actuelle est que le gouvernement américain prend lui-même des décisions freinant la croissance, estime Peter van der Welle de Robeco.

 

Robeco a publié à la mi-septembre la 15e édition de son rapport sur les perspectives à 5 ans «Expected Returns 2026-20301», intitulé «La Renaissance sans souffle» qui aborde tour à tour l’impact des percées technologiques, notamment celles en lien avec les développements de l’intelligence artificielle (IA), mais aussi plus largement les attentes sur le plan macroéconomique et la situation géopolitique marquée par de nombreuses incertitudes. Entretien avec Peter van der Welle, stratégiste auprès de l’équipe Multi-Asset & Equity Solutions chez Robeco.

Beaucoup d’économistes parlent de l’IA comme étant un facteur susceptible d’accélérer la productivité, alors que Robeco estime dans son dernier rapport que cette renaissance «manquera de souffle». Pourquoi êtes-vous plutôt sceptique quant à l’impact de l’IA sur la productivité, alors que d’autres experts anticipent au contraire que cette technologie, à l’instar de l’arrivée d’Internet dans les années 1990, contribuera à fortement accélérer la croissance au cours des prochaines années?

Nous anticipons aussi que l’IA aura un impact positif sur l’amélioration de la productivité et la croissance. Pour autant, nous ne pensons pas que cet effet sera aussi marqué que celui de l’arrivée de l’ordinateur personnel dans les années 1980 ou de l’utilisation à large échelle d’Internet à partir du milieu des années 1990. L’IA présente certes des similarités avec ces évolutions technologiques mais ce n’est pas pour autant une «copie exacte» de celles-ci, du moins pas au cours des cinq prochaines années.

Pourquoi cela ne devrait-il pas être le cas?

Avec l’IA, nous sommes encore actuellement dans une économie de type «le gagnant remporte la totalité de la mise», ou «the Winner takes it all» comme on le formule en anglais. En d’autres termes, il y a, d’un côté, un petit nombre d’entreprises gagnantes («winners») qui sont capables de tirer parti de cette technologie et de l’implementer dans leur domaine d’activité. De l’autre, il y a un grand nombre d’entreprises qui sont à la traîne («laggards») qui peinent à rattraper leur retard et qui manquent des compétences nécessaires pour en tirer un avantage. Pour qu’une entreprise tire vraiment parti des avantages offerts par l’IA, il faut notamment que ses données soient en ordre, à savoir qu’elles soient mises à jour et correctement structurées. Pour nombre d’entreprises, il y a encore d’importants obstables à franchir et d’investissements à effectuer avant de pouvoir vraiment tirer parti de l’IA.

«Pour qu’une entreprise tire vraiment parti des avantages offerts par l’IA, il faut notamment que ses données soient en ordre, à savoir qu’elles soient mises à jour et correctement structurées.»

L’effet de diffusion ou de tranmission des gains de productivité des «winners» vers les «laggards», par exemple des fournisseurs de services informatiques tels que les «hyperscalers» vers les PME en général - n’est ainsi pas encore généralisé. Nous ne pensons pas que l’IA va entraîner des gains de productivité aussi importants que ceux induits, par exemple, par l’arrivée de l’électricité ou de l’aviation commerciale.

Dans l’ensemble, nous sommes néanmoins «constructifs» en ce qui concerne les gains de productivité et de croissance qui pourront être obtenus grâce à l’IA. Nous sommes en revanche un peu plus modérés au sujet du potentiel de l’IA sur la croissance que certains experts ou économistes.

Nous sommes quelque part à mi-chemin entre, d’un côté, les prévisions d’un cabinet de conseil comme McKinsey qui table sur des gains de productivité de plusieurs points de pourcentage par année et, de l’autre, les prévisions du professeur au MIT Daron Acemoglu - plus prudent au sujet de l’IA - qui anticipe une progression composée de 0,7% au cours de la prochaine décennie.

Les perspectives de Robeco évoquent quatre «vents contraires majeurs» susceptibles de freiner la renaissance technologique. L’étude cite notamment la remise en question du leadership américain, un environnement géopolitique où la prudence statégique prévaut ainsi que des niveaux d’inflation persistants qui dépassent les objectifs des banques centrales, à même de restreindre la flexibilité de la politique monétaire. S’agissant des deux premiers points, pourquoi la fragilisation du leadership américain devrait-elle freiner la croissance au cours des cinq prochaines années? Juste après les attentats du 11 septembre 2001, il était aussi beaucoup question de la remise en question du leadership américain et cela n’a pas empêché les entreprises de continuer de se développer dans les années qui ont suivi.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que l’économie américaine et mondiale affronte des vents contraires. Concernant les Etats-Unis, une spécificité de la situation actuelle, par rapport à d’autres périodes, est que le gouvernement prend lui-même des décisions susceptibles de freiner la croissance. Au cours des dernières années, il a été beaucoup question de l’«exceptionalisme» de la croissance de l’économie américaine mais celle-ci n’a pas été si exceptionnelle en comparaison avec celle affichée à d’autres périodes. Il est arrivé que des économies comme le Japon ou l’Allemagne affichent une croissance supérieure d’un écart-type à leur moyenne de long terme pendant dix années consécutives. Cela n’a pas été le cas des Etats-Unis ces dernières années.

A la question de savoir ce qui est différent actuellement d’autres périodes comme celle qui avait suivi les attentats de «9/11», je citerais le fait que nous n’avons que rarement vu autant d’inconsistance de la part des autorités qu’actuellement. En matière de droits de douane, il s’agit d’une instabilité auto-infligée par le gouvernement américain aux entreprises. Habituellement, les facteurs de perturbation venaient de l’extérieur, que ce soit pour des raisons économiques, géopolitiques ou autres. Maintenant, l’incertitude liée aux droits de douane est causée de façon interne.

En matière d’immigration, les restrictions mises en place induisent un choc négatif concernant l’offre. Il y a à la fois moins de force de travail disponible et le coût du travail augmente.

C’est la nature auto-destructrice de certaines de ces décisions qui est spécifique à la situation actuelle aux Etats-Unis.

En termes de politique de placement, vos prévisions de croissance restent très positives pour les actions des pays développés (6,75% de rendement attendus en dollars, 6% en euros). Au sein des pays développés, établissez-vous une distinction entre les perspectives pour les actions américaines et européennes?

Oui, en ce qui concernes les pays développés hors Etats-Unis, nous anticipons des rendements situés dans la fourchette basse d’un pourcentage à deux chiffres pour l’Europe et le Japon. Concernant la zone euro, la croissance devrait bénéficier d’un effet de rattrapage. Déjà à la fin de 2024, nos anticipations étaient que l’on se trouvait dans la phase de type «la nuit est la plus sombre juste avant l’aube». La croissance en Europe sera soutenue par les mesures de relance budgétaire, portées en particulier par celles de l’Allemagne. Autre facteur positif pour les actions européennes: les taux d’intérêt de la BCE (ndlr: taux de dépôt de 2%) sont déjà beaucoup plus bas qu’aux Etats-Unis (taux directeur situé entre 4 et 4,25%). Le fait de pouvoir calculer avec des taux d’escompte plus bas a un impact positif sur les valorisations des actions.

«Le fait de pouvoir calculer avec des taux d’escompte plus bas a un impact positif sur les valorisations des actions européennes.» 

Certes, il y a toujours des aspects négatifs qui pèsent sur l’Europe, comme la montée des populismes ou la persistance de la guerre en Ukraine qui se traduisent, notamment, par des taux d’épargne élevés. Malgré tout, dans une optique sur 5 ans, nous pensons que les marchés d’actions européens restent dans une phase de rattrapage alors que la courbe de progression des actions américaines reflétait peut-être déjà une vision trop optimiste de l’exceptionnalisme américain.

Nos attentes pour la croissance européenne, située à 1,7% par année, sont supérieures à celle qui est escomptée par le consensus.

 

 

1https://www.allnews.ch/content/corporate/expected-returns-2026-2030-de-robeco-«la-renaissance-sans-souffle»

A lire aussi...