Le point d’entrée est essentiel quand on investit dans les infrastructures

Yves Hulmann

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Bertrand Cliquet, gérant de fonds spécialisé dans les sociétés cotées chez Lazard, mise sur les entreprises dont les cash-flow évoluent de façon prévisible.

 

Les infrastructures représentent un univers de placement très vaste. Parmi les différents types d’investissements qui existent en lien avec cette thématique, Bertrand Cliquet est spécialisé dans les sociétés cotées en bourse actives dans les infrastructures. Il se concentre en particulier sur les sociétés d’infrastructures dites privilégiées, à savoir des entreprises qui se caractérisent par une importante prévisibilité quant à l’évolution de leurs cash-flow. Il explique aussi pourquoi il faut se méfier des tendances jugées les plus attrayantes à un moment donné. Le point avec Bertrand Cliquet, gestionnaire de portefeuille chez Lazard Asset Management.

Quelle est votre approche de placement dans le domaine des infrastructures et quels sont les avantages de cette catégorie d’actifs et de titres pour les investisseurs?

Dans le cadre de notre stratégie, les placements dans les infrastructures apportent un effet de diversification important pour les investisseurs. On trouve des sociétés cotées actives dans les infrastructures qui ont des dynamiques de cash-flow très différentes, qui ont des spécialisations distinctes et qui sont peu corrélées avec la conjoncture. 

Nous mettons l’accent sur ce que l’on appelle les sociétés d’ «infrastructures privilégiées». Il s’agit d’entreprises qui se caractérisent par une importante prévisibilité quant à l’évolution des cash-flow à venir. Ces entreprises bénéficient d’une forme de monopole, elles sont capables de répercuter les hausses de prix et elles qui évoluent dans des cadres réglementaires prouvés et qui offrent des possibilités de recours sur le plan légal. Il est en effet très important d’avoir un environnement réglementaire qui soit fiable. A la différence de certains autres domaines d’activités dans lesquels les entreprises ont la possibilité de choisir leurs lieux de production, il n’est en général pas possible de délocaliser les activités en lien avec les infrastructures. Par exemple, on ne peut pas déplacer l’exploitation de réseaux électriques ou de péages autoroutiers.

«En tant qu’investisseur, il est important d’accorder une grande attention aux prix payés pour les actifs. En effet, les actifs ne changent pas, ou très peu sur la durée.»

Comment s’effectue le processus de sélection?

En partant d’un univers d’investissement initial constitué d’environ 500 sociétés, nous prenons en considération environ 90 sociétés, pour n’en retenir qu’entre 25 et 50 au final. D’un point de vue géographique, notre fonds investit principalement aux Etats-Unis et dans les pays de l’OCDE, à savoir l’Europe, le Japon, l’Australie et les autres pays d’Amérique du Nord.

Concrètement, dans quels secteurs d’activité investissez-vous?

Premièrement, il y a le secteur de l’énergie qui inclut les services aux collectivités, les équipements de réseau servant à la transmission d’électricité ou encore des entreprises qui gèrent les réseaux d’eau, notamment au Royaume-Uni et en Italie. Deuxième secteur: celui des transports. Il inclut notamment les sociétés qui exploitent les aéroports et les autoroutes. Le troisième secteur est constitué d’entreprises actives dans les télécommunications.

Un argument souvent mentionné en faveur des placements dans les infrastructures est leur relative décorrélation par rapport aux cycles des marchés ou de la conjoncture. Est-ce toujours le cas?

Cela dépend du type d’infrastructures. Le critère décisif est celui de la nature essentielle des services. Les sociétés qui exploitent des réseaux électriques, d’eau et de gaz sont très peu exposées aux variations de volumes. Il faudrait une récession de très forte ampleur pour que les gens réduisent leur consommation d’eau par exemple. Par comparaison, les revenus des sociétés qui exploitent des péages autoroutiers ne sont pas complètement décorrélés de la conjoncture mais les variations sont beaucoup plus réduites que d’autres entreprises actives dans les transports. Les risques sont ainsi limités – même en cas de récession. 

«Il y a quelques années, il fallait absolument détenir des placements dans les énergies renouvelables. Cela s’est traduit par des valorisations stratosphériques aux environs de 2023.»

En outre, certains contrats de concession prévoient des mécanismes d’ajustement des tarifs en fonction des volumes. Cela rend ainsi l’évolution des marges et des cash-flows plus prévisibles. 

Comment évaluez-vous les valorisations dans le secteur des infrastructures qui est devenu une thématique prisée par les investisseurs, notamment institutionnels?

En tant qu’investisseur, il est important d’accorder une grande attention aux prix payés pour les actifs. En effet, les actifs ne changent pas, ou très peu sur la durée. Ce n’est pas comme dans le secteur des technologies, par exemple, où les entreprises et leurs résultats évoluent très vite. Le point d’entrée est un aspect essentiel lorsque l’on investit dans les infrastructures. 

C’est pourquoi il faut aussi se méfier des tendances jugées les plus attrayantes à certains moments. Il y a quelques années, il fallait absolument détenir des placements dans les énergies renouvelables. Cela s’est traduit par des valorisations stratosphériques aux environs de 2023. En 2024, le mouvement s’est inversé. Depuis deux ans, on a assisté à une baisse allant jusqu’à 60% concernant l’évolution des prix de certains actifs. Cela signifie donc que des baisses de prix sont possibles même lorsque rien ne s’est passé techniquement ou sur le plan opérationnel.

La baisse des taux d'intérêt, déjà largement réalisée en Europe et encore attendue aux Etats-Unis, est-elle positive pour les infrastructures?

La baisse des taux d’intérêt n’a pas toujours eu la même importance pour les placements dans les infrastructures des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, les entreprises de services aux collectivités ou «utilities» ont en général bénéficié de la baisse des taux d’intérêt. En Europe, les retours sur les capitaux investis ont en revanche augmenté en même temps que la hausse des taux d’intérêt survenue ces dernières années. Donc, on peut observer que l’influence des taux d'intérêt sur les rendements est moins importante en Europe qu’aux Etats-Unis. En même temps, les autorités réglementaires tiennent aussi compte du niveau des taux d’intérêt – en cas de forte baisse, elles peuvent aussi vouloir faire bénéficier les consommateurs de coûts de financement plus bas.

Les tarifs douaniers actuellement imposés par les Etats-Unis à différents pays - notamment les droits de douane de 15% appliquables aux produits de l’UE exportés vers les Etats-Unis, bien davantage encore pour les produits exportés à partir de la Suisse - ont-ils des implications sur les projets d’investissements dans les infrastructures aux Etats-Unis?

Les sociétés d’infrastructure en position de monopole sont assujetties à un cadre réglementaire qui leur permet de retranscrire dans leurs tarifs les coûts d’achat de matériaux. Ainsi, si les sociétés venaient à importer des câbles de transmission électriques ou des transformateurs par exemple, les taxes douanières seraient répercutées sur le consommateur. Par ailleurs, il y existe tellement d’opportunités d’investissement, allant du renouvellement d’actifs vieillissant à la connexion des centres de données (data centers), que nous voyons peu de risques sur les perspectives de croissance organique de ces sociétés.

«Le critère décisif est celui de la nature essentielle des services. Les sociétés qui exploitent des réseaux électriques, d’eau et de gaz sont très peu exposées aux variations de volumes.»

Les actions des sociétés cotées actives dans les infrastructures sont-elles attrayantes en termes de dividendes?  

Il est important de tenir compte du rendement total obtenu, pas seulement du montant nominal des dividendes obtenu. Dans les infrastructures, les rendements sur les dividendes sont en général supérieurs à la moyenne du marché.

A qui s’adressent les fonds en infrastructures – à des investisseurs institutionnels ou aussi à des privés?

En général, nous avions surtout des contacts avec des investisseurs institutionnels ou quasi-institutionnels. Cela dépend toutefois des pays. Au Royaume-Uni, par exemple, les placements en infrastructures sont aussi beaucoup détenus par des privés. De manière générale, les placements en infrastructures sont devenus plus courants pour des investisseurs plus diversifiés. Ces dernières années, on a aussi pu observer que beaucoup d’investisseurs privés s’intéressent aux placements dans les infrastructures qui facilitent la transition énergétique. La dimension environnementale a ainsi contribué à rendre cette classe d’actifs plus populaire auprès de gens qui ne s’y intéressaient pas tellement auparavant. 

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