Le 28 mai dernier, Women in FinTech réunissait, pour sa quatrième édition plus de 120 professionnelles grâce à Vaud Place Financière sur le campus Unlimitrust à Lausanne, sold out en moins de 48 heures. Vingt-sept intervenantes, une journée dense, et un fil conducteur qui s’est imposé session après session: la transformation de la finance n’est pas principalement technologique. Elle est cognitive, organisationnelle et humaine. Les outils évoluent à marche forcée, mais ce sont les organisations, et les individus qui les composent, qui détermineront si cette transformation produit de la valeur ou de l'illusion.
L’illusion de la simplicité
Derrière chaque déploiement technologique, il y a une organisation qui doit continuer à se comprendre elle-même. C'est Nadine Cuany, CEO et fondatrice de Tadame qui l'a formulé le plus nettement: l'automatisation résout des problèmes de surface tout en masquant les couches de complexité qui continuent d'exister juste en dessous. Dans les organisations financières, on transfère des connaissances d'une génération à l'autre, mais on ne transmet plus. La question qu'elle a posée à la salle «combien de personnes dans votre organisation ont une vision de bout en bout?» est restée sans réponse confortable. Sans gouvernance claire de cette compréhension métier, les organisations s'exposent à piloter des systèmes qu'elles ne maîtrisent plus vraiment.
Paradoxalement, c'est la génération qui arrive sur le marché du travail qui semble la mieux armée pour y répondre. Le panel NextGen a révélé une réalité que les directions peinent encore à intégrer: les jeunes professionnelles ont d'ores et déjà adopté les outils IA (Grok, Claude, Cursor, Copilot…) dans leurs pratiques quotidiennes, avec une fluidité que leurs aînées n'ont pas. C'est précisément depuis cette position qu'elles ont posé le diagnostic le plus lucide: legacy IT, gouvernance des données insuffisante, difficulté à ancrer l'IA dans les réflexes et processus des organisations. Elles voient les freins de l'intérieur, et savent exactement où ils se trouvent.
Innovation: de la spéculation à l’utilité
De la spéculation à l'adoption: c'est le chemin que toute innovation financière finit par parcourir. Le Web3 en offre l'illustration la plus lisible: d'une phase spéculative initiale, le secteur s'achemine vers une adoption progressive et structurée. Le bitcoin s'est installé comme réserve de valeur décentralisée. Les stablecoins sont en phase d'adoption active, portés notamment par les États-Unis qui y voient un levier de domination du dollar. La tokenisation d'actifs réels atteint 30 milliards de dollars, fraction encore infime du marché global, mais avec une trajectoire claire.
L'IA suit une courbe similaire. Elle est encore au stade de résoudre des problèmes de back-office, sans ROI clairement documenté. Jennifer McCloskey, directeur des investissements chez Swisscom Ventures observe une tendance: la Suisse reste un leader mondial de la recherche en IA, mais peine encore à transformer cette avance en leadership économique. Ce qui manque, c'est le point de vue distinctif qui transforme une technologie en business défendable.
Entre les panels, trois workshops ont ponctué la journée: microbiote et performance cognitive, longévité et technologie, leadership féminin en fintech. Une invitation à sortir de l'abstraction et à rappeler que la transformation de la finance passe aussi par les individus qui la font.
Le capital qu’on ne comptabilise pas
La thèse la plus prospective de la journée est posée par Elena Howarth, senior banker chez Lombard Odier et fondatrice de Creative Brain Academy: «à mesure que l'IA prend en charge les tâches cognitives de bas niveau, créativité, intelligence émotionnelle, raisonnement complexe et cognition sociale deviennent mécaniquement plus précieuses.» Le Brain Capital (i.e. ces capacités proprement humaines traitées comme un actif économique mesurable) est la prochaine frontière. Son coût d'ignorance est documenté: 5000 milliards de dollars par an pour les seuls troubles de santé mentale, 9% du PIB mondial perdus chaque année en désengagement cognitif. Le Brain Capital Index vient d'être établi en mai 2026. Ce que la finance a toujours su faire avec les actifs financiers: mesurer, valoriser, allouer, elle devra apprendre à le faire avec le capital humain.
«Pourquoi s'adapter, pourquoi changer?»
Katrin J. Yuan, fondatrice du Swiss Future Institute, a livré une vision prospective et engagée sur l'avenir du leadership, du travail et de l'intelligence à l'ère de l'IA. Elle défend l'idée que nous basculons dans ce nouveau paradigme: la capacité à acquérir et à mobiliser des savoirs compte bien davantage que les savoirs eux-mêmes. Les leaders de demain devront maîtriser l'adaptabilité, la culture de la donnée, l'intelligence émotionnelle et une éthique du discernement, des qualités qu'aucun algorithme ne saurait remplacer. Une conclusion partagée par la majorité des intervenantes de la journée: la curiosité, la créativité et le jugement humain restent irremplaçables et c’est précisément ces qualités que les organisations doivent cultiver activement.
Ce que cette édition dit du secteur
Quatre éditions, une communauté qui s’étoffe, une audience engagée et des intervenantes qui dirigent et contribuent activement à façonner la finance de demain.
Women in Fintech 2026, renforce une conviction: la finance est à un point d’inflexion et les signaux sont encourageants. Les outils existent. Les talents aussi. Une nouvelle génération arrive, qui maîtrise les technologies et comprend les enjeux avec une acuité que les institutions auraient tort de sous-estimer.
Ce que Women in FinTech 2026 a démontré, c’est que la transformation est déjà en marche portée par l’expertise de femmes qui n’attendent pas la permission de la conduire.