Quand le choc pétrolier casse le scénario obligataire européen

Arnaud Colombel, Mandarine Gestion

2 minutes de lecture

Le retour du risque énergétique fait vaciller le scénario de détente obligataire en Europe.

 

En début d’année, le scénario central pour les marchés européens reposait sur une détente graduelle de l’inflation, suivie d’un assouplissement monétaire supplémentaire de la Banque centrale européenne. Ce scénario a été largement mis à mal. La crise au Moyen-Orient a ravivé un risque: celui d’un nouveau choc énergétique. En faisant remonter fortement les prix du pétrole, pour une durée difficile à évaluer, et en ravivant les craintes sur les coûts d’importation, cette crise modifie la lecture du marché obligataire européen.

Un choc énergétique

Ce choc géopolitique agit comme un canal de transmission à l’économie réelle et aux marchés financiers: hausse de l’énergie, inflation plus persistante, incertitude sur la trajectoire des taux directeurs, et donc tension sur les taux des obligations courtes européennes. Les obligations d’État de la zone euro ne jouent plus leur rôle de refuge, car une partie du marché craint désormais moins un ralentissement économique qu’un retard dans le processus de désinflation.

La crise au Moyen-Orient remet-elle en cause le scénario de détente obligataire en Europe, ou crée-t-elle de nouveaux points d’entrée sur certains segments du marché? L’enjeu est d’analyser comment un choc externe, d’abord énergétique, reconfigure les arbitrages entre duration, portage et qualité de crédit au sein des portefeuilles obligataires européens.

La réponse «politique» des états européens semble déjà connue: pour lutter contre ces coûts supplémentaires des mesures de soutien devraient rapidement être annoncées.

Des tensions sur l’inflation

Le premier effet de la crise passe par le pétrole. Toute hausse durable des prix de l’énergie renchérit les coûts de production et pèse sur la trajectoire d’inflation en Europe, région exposée aux importations énergétiques. Pour le marché obligataire, les anticipations de baisse de taux et le statu quo de la BCE anticipé en début d’année, deviennent ainsi moins certaines, ce qui pousse les rendements longs à la hausse et grève la performance des obligations souveraines les plus sensibles à la duration.

Cette relecture du scénario de taux s’est traduite d’abord par une pression sur les dettes d’État allemands. Le rendement à 2 ans de ces obligations a augmenté de plus de 0.70% en à peine deux mois, traduisant les nouvelles anticipations des investisseurs quant à la politique monétaire. Au lieu d’un stat quo pour 2026, le marché attend désormais trois hausses de la banque centrale pour contrer l’inflation des coûts de l’énergie. 

Une trajectoire de taux incertaine

La BCE se retrouve ainsi face à un dilemme classique: d’un côté, une crise prolongée au Moyen-Orient peut affaiblir la croissance européenne en pesant sur la confiance et sur les marges des entreprises; de l’autre, elle peut entrainer à nouveau une boucle inflationniste via le canal pétrolier. La communication monétaire est actuellement délicate et devrait continuer à entretenir une volatilité élevée sur la courbe des taux.

Par ailleurs, la réponse «politique» des états européens semble déjà connue: pour lutter contre ces coûts supplémentaires des mesures de soutien devraient rapidement être annoncées. Les marchés obligataires seront à nouveau sollicités, ce qui annihilera les espoirs de voir un début de désendettement des pays européens. Et entrainera à nouveau une pression supplémentaire sur les taux longs!

Pour les investisseurs, cela implique une gestion plus sélective du risque obligataire: les stratégies exposées à la duration longue sont vulnérables, tandis que le portage sur des titres de maturités plus courtes, particulièrement sur certains émetteurs «entreprises» de bonne qualité crédit, peut apparaître plus résilient. Les obligations indexées sur l’inflation ou les structures à taux variable peuvent également retrouver de l’intérêt si le conflit s’enlise et que le marché anticipe une inflation «de second tour» pour les mois à venir.

Une croissance sous pression

Cependant, 2026 n’est pas 2022. Les ménages n’ont plus l’épargne de réserve constituée post covid et ce nouveau contexte pèse sur le moral des investisseurs et la confiance des entreprises. La croissance européenne, attendue proche de +1% pour 2026 en janvier, pourrait être impactée, jusqu’à un potentiel de récession pour la fin d’année, notamment pour les pays les plus dépendants de l’énergie.). A long terme, les rendements des taux longs retrouveront une attractivité plus forte, notamment en substitution des actifs risqués (actions, crédit).
L’impact de cette crise sur les obligations européennes ne semble donc pas devoir se résumer à un épisode de stress géopolitique. Il s’agit d’un choc qui remet en cause le scénario de marché pour 2026: de potentielle baisse de taux, il faut désormais savoir jusqu’où la BCE pourra monter son taux directeur avant de totalement «casser» la croissance européenne.

Ces incertitudes doivent inciter l’investisseur à privilégier une approche flexible et disciplinée: moins fondée sur un pari directionnel massif sur la baisse des taux que sur une allocation sélective entre obligations souveraines et crédit de différentes maturités/durations, et pouvant se repositionner rapidement en fonction des évolutions du conflit.

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