Les asymétries du blocage du détroit d’Ormuz

GianLuigi Mandruzzato, EFG International

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Si les marchés financiers se sont surtout inquiétés de la pénurie d’énergie, la crise perturbe en réalité l’approvisionnement de nombreuses autres matières premières stratégiques.

 

Depuis le 28 février, date du début de la crise actuelle, le trafic maritime à travers le détroit d’Ormuz s’est effondré. Selon les données Portwatch du FMI, le nombre de navires commerciaux transitant par le détroit est passé d’environ 100 par jour à moins de 10.


Source: IMF Portwatch et calculs EFG Bank. Données au 24 avril 2026.

 

Au-delà de l’énergie: un choc d’offre généralisé

Les observateurs comme les marchés se sont d’abord concentrés sur l’énergie. Les pays du golfe Persique comptent parmi les principaux fournisseurs mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL), près d’un cinquième de l’offre mondiale transitant chaque jour par le détroit d’Ormuz. La disparition soudaine d’une part aussi importante de l’approvisionnement énergétique mondial n’est pas sans rappeler le choc stagflationniste des années 1970: après l’embargo pétrolier initié par l’Opep en octobre 1973, l’économie mondiale avait alors traversé une période prolongée de faible croissance accompagnée d’une forte inflation.


Source: US Energy Information Administration, Gulf Petrochemicals & Chemical Association, Moody’s et calculs EFG Bank. Données au 24 avril 2026.

 

Mais l’importance stratégique de la région ne se limite plus à l’énergie. Les engrais azotés issus du gaz naturel, tels que l’urée et l’ammoniac, représentent plus de la moitié de la consommation mondiale. Les pays du Golfe assurent environ 20% de la production mondiale et près de 40% du commerce maritime de ces produits. Les perturbations du trafic via le détroit pourraient donc rapidement se traduire par une hausse des prix alimentaires et une aggravation de l’insécurité alimentaire, comme l’a souligné le FMI.

Autre ressource critique: l’hélium. Le Qatar assure plus de 40% du commerce maritime mondial de ce gaz, lui aussi dérivé du gaz naturel. Indispensable à la fabrication des semi-conducteurs et au fonctionnement des appareils d’IRM, l’hélium pourrait devenir plus rare et plus coûteux, ce qui risquerait de freiner la production de puces électroniques, avec des répercussions sur les investissements dans les centres de données et l’intelligence artificielle.

Une exposition très inégale selon les régions

Le blocage prolongé du détroit d’Ormuz accroît donc le risque d’un nouveau choc stagflationniste mondial. Toutefois, l’analyse des flux commerciaux montre que toutes les régions ne sont pas touchées de la même manière.


Source: oec.world, Eurostat, Taiwan Bureau of Foreign Trade et calculs EFG Bank. Données au 24 avril 2026.

 

Les économies émergentes, notamment en Asie, figurent parmi les plus vulnérables. Beaucoup dépendent fortement des approvisionnements énergétiques du Golfe et pourraient être contraintes de rationner leur consommation d’énergie si la situation perdure. Elles sont également plus sensibles à la hausse des prix alimentaires, l’alimentation représentant une part plus importante des dépenses des ménages. En outre, la production de semi-conducteurs à Taïwan, en Corée du Sud et, dans une moindre mesure, en Chine, pourrait pâtir des tensions sur l’approvisionnement en hélium ainsi que de la hausse des coûts.

A l’inverse, les Etats-Unis semblent relativement peu exposés. Premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel, mais aussi fournisseur important d’engrais et d’hélium, le pays pourrait même tirer parti de certaines évolutions. Cela dit, l’économie américaine reste indirectement exposée à la hausse des prix mondiaux de ces intrants.

L’Europe, y compris la Suisse, semble se trouver dans une situation intermédiaire. Les exportations pétrolières depuis le port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge, se poursuivent pour l’instant sans perturbations majeures, ce qui limite les risques de pénurie. Comme aux Etats-Unis, la principale menace réside plutôt dans la hausse des prix – déjà visible dans l’énergie et les semi-conducteurs, et susceptible de s’étendre à l’alimentation à mesure que les coûts des engrais et du diesel augmentent.

En conclusion, la perturbation durable du commerce maritime dans le détroit d’Ormuz s’apparente à un choc d’offre mondial susceptible d’entraîner l’économie vers une nouvelle phase de stagflation, à l’image des années 1970. Néanmoins, l’exposition à ce risque varie fortement selon les régions, les économies asiatiques apparaissant aujourd’hui comme les plus vulnérables.

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