La tech est moins exposée à la géopolitique que d'autres secteurs

Yves Hulmann

3 minutes de lecture

Les fabricants de puces ou les groupes qui investissent beaucoup dans l'IA sont moins impactés par l'évolution des prix de l'énergie, observe Richard Clode de Janus Henderson Investors.

 

Richard Clode est gérant de portefeuille au sein de l'équipe Global Technology Leaders chez Janus Henderson Investors. Il fait partie de l'équipe qui gère le Janus Henderson Horizon Global Technology Leaders, un fonds qui fête le 30e anniversaire de son existence en 2026. A l'occasion d'un passage en Suisse, Richard Clode fait le point sur l'évolution des valeurs technologiques dans le contexte de l'essor de l'intelligence artificielle mais aussi des récentes turbulences sur les marchés qui se sont poursuivies tout au long du mois de mars. Entretien.

Lors de phases de turbulences sur les marchés, comme c'est le cas depuis fin février, ce sont en général les secteurs jugés les plus défensifs comme la consommation de base ou la santé qui sont censés résister le mieux. Comment expliquez-vous la relative bonne résilience affichée en mars par plusieurs valeurs technologiques, à l'exemple d'Amazon, Broadcom ou Nvidia, dont le recul a été moins prononcé que dans d'autres branches?

Il est difficile de se prononcer sur la performance de chacun de ces titres car les marchés continuent d'évoluer de manière très volatile actuellement. Néanmoins, plusieurs facteurs peuvent expliquer la bonne résilience de nombre de valeurs technologiques. D'une part, le secteur de la tech est moins exposé à l'évolution de la situation géopolitique que d'autres branches. Et c'est logique car les fabricants de semi-conducteurs ou les sociétés qui investissent beaucoup dans l'IA sont moins directement impactées par l'évolution des prix de l'énergie que d'autres branches comme le transport aérien ou la chimie par exemple.

«Nombre de grandes entreprises de la tech disposent aujourd'hui de bilans très solides qui peuvent les aider à traverser des périodes plus difficiles sur le plan conjoncturel.»

D'autre part, il faut aussi relever que nombre de grandes entreprises de la tech disposent aujourd'hui de bilans très solides qui peuvent les aider à traverser des périodes plus difficiles sur le plan conjoncturel. De ce point de vue-là, plusieurs valeurs de la tech présentent aujourd'hui des caractéristiques défensives.

Avant même l'intervention américaine en Iran qui a commencé fin février, plusieurs actions de sociétés actives dans les logiciels, à l'exemple de Salesforce et même Microsoft, avaient déjà subi une forte baisse entre début janvier et la mi-février. N'y a-t-il pas eu un sell-off indiscriminé des titres des éditeurs de logiciels en raison des craintes que leurs modèles d'affaires soient davantage concurrencés ou remplacés par l'IA à l'avenir?

Il y a eu effectivement une vague de vente de titres liés aux logiciels par différents acteurs tels que les hedge funds ou des fonds quantitatifs. S'y ajoute aussi l'impact d'ETF sectoriels ou de paniers de titres qui - lorsqu'un mouvement de vente se met en place - tendent à entraîner une vente généralisée dans un secteur donné. Toutefois, même lors de phases d'évolutions technologiques rapides, il ne faut pas oublier que les sociétés déjà en place savent aussi s'adapter. Certaines personnes pensaient l'an dernier que les nouveaux acteurs de l'IA allaient supplanter les moteurs de recherche. Or, aujourd'hui, on voit qu'Alphabet a aussi su évoluer et intégrer l'IA dans son mode de fonctionnement.  

Quand il y a de tels mouvements de vente généralisés sur les marchés, cela crée aussi souvent des opportunités qui se créent pour les investisseurs qui misent sur des actions individuelles. Cela a aussi été le cas lors de l'annonce de l'arrivée de DeepSeek sur le marché en janvier 2025. Cela a provoqué un mouvement de vente sur un grand nombre de titres liés à l'IA, qui ont su ensuite rebondir.

Dans quels domaines, les logiciels «traditionnels» sont-ils le plus susceptibles d'être remplacés par des solutions basées sur l'IA?

Concernant les logiciels, il faut distinguer entre, d'un côté, les éditeurs de logiciels qui offrent des solutions intéressantes mais qui ne sont pas centrales à la vie des entreprises de, l'autre, ceux qui conçoivent ou gèrent des logiciels qui sont au coeur du fonctionnement d'une entreprise. On imagine difficilement un grand groupe international qui travaille avec un ERP depuis des décennies décider qu'il va confier du jour au lendemain l'ensemble de ses données et de ses processus de gestion des ressources et sa comptabilité à un agent IA ou à un outil basé sur un grand modèle de langage (LLM). Il y a souvent un malentendu sur ce que peut faire ou non l'IA pour une entreprise.

«Aujourd'hui, on voit qu'Alphabet a aussi su évoluer et intégrer l'IA dans son mode de fonctionnement.»

Dès lors, il faut surveiller deux paramètres essentiels: garder à l'oeil la valorisation d'une entreprise et observer ce que fait la concurrence. Les services qui sont les plus susceptibles d'être remplacés par des solutions basées sur l'IA sont ceux que l'on est obligé d'utiliser - par exemple des services légaux, fiscaux ou de comptabilité - mais dont nous n'apprécions pas le prix qu'il faut débourser pour ceux-ci. Si, demain, on peut obtenir un même niveau de service à un prix beaucoup plus bas dans le domaine du conseil juridique, par exemple, et cela avec une interface beaucoup simple à l'utilisation, il y a alors de bonnes chances que l'utilisateur opte pour un tel service proposé par de nouveaux prestataires. En revanche, si l'activité d'une entreprise, une banque par exemple, dépend entièrement de la fiabilité d'un système informatique donné, un logiciel bancaire par exemple, je ne pense pas qu'elle changera si facilement de prestataire.

Un domaine où l'IA apportera de grands changements est celui de l'exploitation des données. S'il est possible à l'avenir d'obtenir des données de manière synthétique à un prix beaucoup plus bas, alors le fait d'avoir accès aux données proprement dites ne représentera plus un si grand avantage compétitif.

Y a-t-il des entreprises qui vous paraissent particulièrement intéressantes actuellement en lien avec ces thématiques?

Il y a beaucoup d'exemples. Hormis les différents leaders de la tech bien connus, je citerais par exemple Teradyne, un leader mondial dans les équipements de test automatique et d'automatisation industrielle. Cette société américaine est intéressante actuellement car elle fournit les tests pour l'industrie des semi-conducteurs ainsi que pour la robotique utilisée dans l'automation industrielle.

De son côté, Lattice Semiconductor est active dans la fabrication de circuits appelés Field-Programmable Gate Arrays (FPGA) à faible consommation d'énergie qui peuvent être utilisés dans divers secteurs allant de l'industrie à l'automobile.

Je citerais aussi Cognex qui fournit des systèmes et senseurs qui aident des groupes comme Amazon à gérer leur stocks et à optimiser leur chaîne logistique.

A lire aussi...