Lorsque j’étais minot, tout jeune trader, j’ai assisté un jour à une présentation d’un analyste de feu Bear Stearns, spécialisé dans le secteur de la tech. Ça se passait aux Bergues, le gars n’avait pas dormi de la nuit pour monter une énième IPO d’une firme de la Silicon Valley. Nous étions en 1999, tout ce qui se terminait par «dot.com» montait au firmament boursier, la salle était comble, un silence religieux avait permis à cet analyste de nous expliquer qu’il valorisait les sociétés qu’il suivait en fonction du nombre de clicks sur leur site web, nous trouvions l’homme génial, puis mars 2000 est arrivé et le rêve éveillé s’est transformé en un cauchemar de trois longues années.
Quelque chose me dit qu’hier un phénomène plutôt proche de 1999 s’est produit.
Il ne vous aura probablement pas échappé que le Nasdaq100 (NDX) se prend les pieds dans le tapis bien comme il faut hier. On va revenir sur le mécanisme de marché de ce jeudi, mais d’abord intéressons-nous aux valeurs du transport et de la logistique qui chutent fortement et deviennent les dernières victimes du «AI scare trade». L’indice Russell 3000 Trucking Index recule de 6,6%, tandis que CH Robinson Worldwide plonge jusqu’à 24% en séance avant de limiter ses pertes, et Landstar System perd 16%. Là où on se rapproche probablement de 1999, c’est lorsqu’on découvre pourquoi ces firmes ont été massacrées par Wall Street. À l’origine du mouvement se trouve Algorhythm Holdings, ancienne société de karaoké (je répète, de ka-ra-o-ké) devenue entreprise d’IA logistique en 2024. La firme annonce que sa plateforme SemiCab permet à ses clients d’augmenter leurs volumes de fret de 300% à 400% sans accroître les effectifs. Bien que la société ne pèse qu’environ 6 millions de dollars en Bourse (je répète, six millions de dollars) et affiche des ventes très modestes, son annonce suffit à déclencher une vague de ventes massive dans tout le secteur.
Ce mouvement s’inscrit dans une anxiété croissante autour de l’IA, qui a déjà provoqué des corrections dans les logiciels, le crédit privé, l’assurance, la gestion de fortune et l’immobilier. Même des acteurs considérés comme «résistants à l’IA» sont désormais touchés. En Europe, DSV et Kuehne + Nagel International reculent également fortement.
Le ticker d’Algorhythm Holdings est RIME, tout un symbole, ce qui s’est produit hier ne rime à rien, un réflexe émotionnel semble mis en place dans les esprits boursiers, qui provoque des réactions très probablement disproportionnées. Bien évidemment, personne ne peut raisonnablement contester l’idée que l’intelligence artificielle est en train de transformer notre société à de nombreux étages, en parallèle il est légitime que Wall Street questionne le retour sur ces investissements massifs, en revanche envoyer tout un secteur à la poubelle parce qu’une ancienne firme de karaoké pesant 6 millions de dollars affirme quelque chose que même mon chat trouverait suspecte relève de l’exubérance irrationnelle vers le côté obscur.
J’allais oublier, hier soir RIME décolle de 30%, atteignant désormais une capitalisation boursière de 6,2 millions de dollars, c’est officiel, désormais à Wall Street c’est David le favori des bookmakers.
Dans un tel contexte, le joyeux royaume des actions fait ce qu’il sait le mieux faire et se met à vendre la tech sans trop faire de distinction, pour la réflexion on verra plus tard. Il suffit de jeter un œil aux géants du secteur pour constater les dégâts, un tableau rouge vif avec dans le rôle de la moins mauvaise performance Microsoft, qui ne recule «que» de 0,63%, je vous épargne les autres performances du jour, on est vendredi. Je note que les sept magnifiques ont désormais perdu 11% en performance moyenne depuis le record historique à la cloche du 29 octobre, ils sont désormais entrés en territoire de correction. L’indice S&P500 (SPX) termine sa séance proche de son plus bas du jour et surtout de sa moyenne mobile à 100 jours, son podium du jour se compose des utilities, des biens de consommation de base et de l’immobilier. Le breadth est négatif, surtout sur le NDX dans un rapport de 3 contre 1, les volumes d’échanges augmentent, c’est une belle journée pour les ours que ce jeudi 12 février. Le NDX semble capé par sa moyenne mobile à 100 jours, son prochain support majeur se situe à 23'858 points contre une clôture à 24'687 pts. La volatilité se réveille, le VIX bondit de 18% à 20,82, un niveau qui reste plutôt bas, à 30 et au-dessus on commencera à le regarder avec un peu plus d’attention.
Côté marché obligataire les lignes bougent, les intervenants reviennent dans les bons du Trésor des Etats-Unis, le rendement du 10 ans recule à 4,12%, sa 100 jours évolue un tick au-dessus, le véritable test interviendra à 4,00%. Au chapitre des monnaies cela est plutôt calme, le dollar ne bouge guère contre l’euro, la paire cote 1,1860 ce matin, en revanche l’or et l’argent essuient un retour de pression vendeuse, l’once de métal jaune recule à 4975 dollars, pendant que le plus foufou des métaux revient à 78,17 dollars, sa 100 jours lui tend les bras à 65,30 dollars.
Aujourd’hui vendredi 13 on va tenter de reprendre nos esprits et de se concentrer sur ce qui compte réellement pour le marché à terme, soit les résultats de sociétés et le très attendu indice des prix à la consommation aux Etats-Unis (CPI).
Barron’s publie un article fort d’actualité sur les HALO (Heavy Assets, Low Obsolescence). Les investisseurs ne peuvent ni manger ni recevoir un colis grâce à l’IA. Tant qu’elle ne se traduit pas en produits concrets, ils privilégient les entreprises qui fabriquent des biens réels et se détournent des sociétés purement numériques. Selon Ed Yardeni, ce mouvement a débuté lorsque Michael Burry a mis en doute la rentabilité des investissements massifs dans l’infrastructure IA. Depuis, les capitaux se dirigent vers des entreprises jugées «immunisées» contre l’IA. Josh Brown, de Ritholtz Wealth Management, les appelle les valeurs HALO (Heavy Assets, Low Obsolescence): des sociétés dont l’activité ne peut pas être remplacée par un grand modèle de langage. Les secteurs défensifs du S&P 500 comme les biens de consommation de base, les matériaux ou l’énergie surperforment nettement l’indice global. Des groupes comme McDonald's, FedEx, Coca-Cola ou Caterpillar illustrent cette tendance: leurs activités sont tangibles et difficilement remplaçables par l’IA. Même si les gains de productivité liés à l’IA restent limités hors technologie, le marché privilégie aujourd’hui les entreprises peu susceptibles d’être «écrasées» par son essor.
Donald Trump prévoit de réduire certains droits de douane sur l’acier et l’aluminium, rapporte le FT.
David Einhorn parie que la Fed sous Kevin Warsh abaissera les taux bien davantage que ne l’anticipent les marchés. Il déclare sur CNBC que se positionner pour de fortes baisses constitue l’un des meilleurs trades du moment.
Au menu macro-économique de ce vendredi, l’emploi et la balance commercial en zone euro à 11h CET, puis le très attendu indice des prix à la consommation aux Etats-Unis (US CPI), à 14h30.
L'Oréal publie des performances un peu courtes au quatrième trimestre. Le titre coté à New York perdait 6,5% après l'annonce. SGS va racheter Murray-Brown Laboratories. Sika acquiert le fabricant turc de colles et de mastics Akkim. La principale juriste de Goldman Sachs démissionne à la suite de la publication des derniers documents concernant Epstein. Samsung Electronics lance la production en série des puces-mémoire HBM4. BYD et Geely parmi les finalistes pour l'acquisition de l'usine Nissan-Mercedes au Mexique. PayPay (détenu par Softbank) dépose une demande d'introduction en bourse aux Etats-Unis.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en baisse. Tokyo rend 1,21% à la cloche, Hong Kong abandonne 1,79%, Shanghai perd 1,26%, Séoul recule de 0,28% et le Nifty50 égare 0,96%. Le future SPX traite en léger repli, l’Europe évolue en très légère hausse dans les premiers échanges.
Une firme de karaoké…