Sauvés par la nouvelle vague de K

Michel Girardin, Université de Genève

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Après des décennies de finance dominante, le centre de gravité bascule vers la technologie productive, l’énergie, la sécurité et la souveraineté industrielle.

 

Dans notre dernière chronique, nous avons détaillé le scénario probable de la «reprise en K» qui se dessine pour les prochaines années, avec une économie mondiale qui avance à 2 vitesses, où certains secteurs s’enlisent pendant que d'autres s'envolent. Vous avez dit Intelligence Artificielle?

La reprise en K appelle la vague de K, du nom de l'économiste russe Nikolaï Kondratiev. Né en 1892, cet ainé de 10 enfants a identifié des cycles économiques qui s'apparentent à de longues vagues économiques d’environ 40 à 60 ans, structurées autour de grandes innovations technologiques qui transforment en profondeur l’économie. Chaque cycle comprend une phase ascendante — marquée par l’investissement, la diffusion d’une technologie clé (machine à vapeur, électricité, automobile, informatique, et ... intelligence artificielle) et une croissance forte — suivie d’une phase descendante caractérisée par la saturation des gains de productivité, l’endettement excessif, les crises financières et des tensions sociales. Dans cette lecture «long terme», les crises ne sont pas de simples accidents conjoncturels, mais des purges nécessaires pour permettre l’émergence d’un nouveau paradigme technologique et d’un nouveau régime de croissance. Schumpeter utilisera ce magnifique oxymore qu’est la «destruction créatrice» pour attester du mal nécessaire des crises financières pour assurer le progrès.

Si l'analyse de Kondratiev se voulait macroéconomique et donc apolitique, elle sera peu appréciée durant la Grande Terreur stalinienne. La description des phases descendantes du cycle économique au sein de régimes capitalistes ne posait aucun problème. Appliquées à l'idéologie soviétique, ces baisses de régime étaient perçues comme autant de négations «contre-révolutionnaires» des bienfaits du communisme. Après plusieurs années de goulag, Nikolaï Kondratiev sera condamné à mort et fusillé en 1938.

Un économiste exécuté pour ses écrits? C'est leur - et lui - faire un bel honneur. En l'occurrence, Nikolaï (allez, faisons un hommage symbolique en nous adressant à cet économiste aussi courageux que visionnaire par son prénom...) aurait été ravi de voir à quel point l’histoire économique de l’Après-Guerre épouse remarquablement ses cycles, avec un point d'orgue tout particulier pour le cadre macroéconomique actuel.

C'est en analysant l'évolution de la productivité du travail que l'on décèle les «K waves» ou vagues de Krondratiev. Elle est indiquée en bleu et sur l'échelle de droite dans le graphique ci-dessous.

Les vagues de K annoncent une reprise durable


Les années 50 et 60 marquent une première vague ascendante de la productivité: c'est le boom de l'Après-guerre et sa consommation à tout va. Une phase descendante y fait suite dans les années 70, marquées par la fin du régime des changes fixes, des chocs pétroliers et des erreurs de politiques monétaires. Le président de la Fed Paul Volcker va mettre un terme à l'inflation structurelle aux Etats-Unis et permettre aux banques centrales de retrouver leur crédibilité. Dans la logique de Kondratiev, c'est la fin de l'hiver et le début du printemps: le système est "purifié" par la récession, permettant un nouveau cycle d'investissement productif, avec des gains de productivité phénoménaux que génère la révolution Internet. La vague de Kondratiev va perdre de son élan au début des années 2000 sur fonds de surinvestissements technologiques, mais c'est surtout la crise des Subprimes et la nécessité de réduire l'endettement qui va accélérer la phase descendante du cycle, et ce, jusqu'en 2020.

L’évolution récente de la productivité du travail aux Etats-Unis envoie un signal fort: nous sommes entrés dans une nouvelle vague ascendante, tirée par l’IA et un choc technologique d’ampleur supérieure à celui de l’Internet.

Et l'emploi dans tout ceci? Jusqu'au milieu des années 2000, il a tendance à baisser lorsque la productivité augmente et vice-versa. C'est le message de la courbe en rouge dans le graphique, indiquée sur une échelle inversée à gauche. Ainsi, la hausse apparente de cette courbe entre 1981 et 2000 traduit en fait une baisse du chômage aux Etats-Unis, de 11% à 4%.

Depuis 2005, le taux de chômage suit une évolution plus «classique» eu égard à la productivité. Celle-ci augmente lorsque le chômage augmente et vice-versa. C'est exactement ce qui caractérise la croissance liée au développement de l'IA: elle se fait sur le dos de l'emploi, du moins pour l'instant.

D'aucuns prétendent que la nouvelle vague ne peut véritablement démarrer qu'après une bonne récession que provoquerait l'éclatement de la bulle de l'IA.

Si bulle il y a. En l’occurrence, notre modèle de valorisation de l'entreprise emblématique de l'IA - j'ai nommé Nvidia - continue à nous indiquer que l'entreprise est moins chère aujourd'hui qu'avant le lancement de ChatGPT, en novembre 2022. Et depuis cette date, le cours boursier de ce leader a été multiplié par 10.

Un autre signe plutôt réconfortant: si on compare l'évolution de Cisco Systems durant la bulle Internet à celui de Nvidia aujourd’hui, on est encore bien loin de la qualification de bulle pour ce dernier. Durant la décennie qui avait précédé l'éclatement de la bulle Internet, le leader des réseaux informatiques avait vu son cours multiplié par 900, contre «seulement» 70 fois pour Nvidia sur les 10 dernières années. C'est ce que nous montre le deuxième graphique.

Comparée à Cisco durant les années 1990, Nvidia a encore du chemin à parcourir avant d'entrer dans une bulle


Conclusion: cette nouvelle vague haussière de Kondratieff qui s’est ouverte en 2020 marque le retour des cycles longs de transformation. Après des décennies de finance dominante, le centre de gravité bascule vers la technologie productive, l’énergie, la sécurité et la souveraineté industrielle, où chaque pays se doit de diminuer la dépendance aux acteurs étrangers pour tout ce qui est jugé stratégique.

La bulle Internet a éclaté sans remettre en cause l’adoption et le développement de cette technologie disruptive. Il en ira de même de l’intelligence artificielle.

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