Les comparaisons avec la Grèce vont bon train et le verdict actuel des marchés qui jugent la dette française plus risquée que son équivalent en Grèce sonne comme un tocsin. François Bayrou n’a-t-il d’ailleurs pas parlé de «danger mortel» pour la France?
La plus belle comparaison de la France à la Grèce en matière de dette, je l’ai trouvé dans cette citation, tirée d’un livre d’Edmond About, intitulé «La Grèce contemporaine»:
«La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Si la France ou l’Angleterre se trouvait seulement une année dans cette situation, on verrait des catastrophes terribles. La Grèce a vécu plus de 20 ans en paix avec la banqueroute.»
La particularité de cette citation? Elle date, tenez-vous bien, de 1858!
La lecture de l’Histoire des dettes gouvernementales se veut nettement moins catastrophiste que l’analyse d’About. La Grèce a connu 6 défauts de sa dette depuis son indépendance, en 1829, ce qui nous fait un défaut en moyenne tous les 32 ans. En France, c’est tous les 135 ans que la dette gouvernementale a connu un défaut, et ce, sur les 12 derniers siècles. Cette récurrence dans les excès d’endettement a-t-elle entraînée de terribles catastrophes ? Pas vraiment. Alors oui, la Grèce a connu une chute de plus de 30% de son PIB, suite à la cure d’amaigrissement imposée par le FMI pour sortir de la dernière crise de sa dette, en 2011. Mais aujourd’hui la Grèce se porte plutôt bien, connaissant une des plus fortes croissances économiques de la zone Euro, malgré une notation de sa dette qui reste dans le bas du classement international.
Le problème de Bayrou et de beaucoup de commentateurs sur la problématique de la dette, c’est, d’une part, de se focaliser presque exclusivement sur le niveau de la dette, et d’autre part, de ne pas faire la différence entre un gouvernement et un particulier, lorsqu’ils sont trop endettés.
Que n’ai-je entendu que la France est en faillite depuis 1974…date à laquelle elle a connu son dernier surplus budgétaire! On ne peut parler de faillite latente d’un gouvernement lorsqu’il vit au-dessus de ses moyens. Ce qui est vrai pour un particulier qui ne rembourse pas ses dettes ne l’est pas pour un gouvernement. Contrairement à nous, un gouvernement ne meurt jamais et surtout… ne peut être mis en faillite.
Ce qui est encore plus problématique lorsqu’on parle de la dette publique, c’est cette focalisation à l’extrême sur le niveau de la dette. D’articuler un montant global de la dette en euros ne veut rien dire, attendus que les 3’300 milliards de dette en France pèsent déjà moins lourds que les 567 milliards enregistrés en Grèce. Il faut bien évidemment rapporter ces montants aux PIB respectifs des pays: un ratio de 153% pour le dernier, contre 114% pour le premier. Par ailleurs, sur le plan statistique, ce ratio est une aberration: nous comparons une donnée de «stock» qui représente le cumul depuis la nuit des temps des déficits budgétaires (à savoir, la dette) à une donnée de «flux», qui mesure la valeur ajoutée qu’un pays créé sur une année. C’est un peu comme d’arriver à la conclusion qu’un stock de 20 costumes que nous gardons dans nos armoires représentent une dépense cumulée excessive si on la compare au flux d’un seul costume acheté dans l’année, mais que tout irait pour le mieux si d’aventure nous en avions acheté une dizaine durant les douze derniers mois…Pour corriger ce ratio, il faudrait ramener le stock de la dette à un stock de la richesse accumulée par un pays sur une même période, mais cette dernière mesure reste encore à construire. Et si la faiblesse du ratio dette/PIB était un signe de richesse économique, ça se saurait: en Afghanistan, ce ratio est de 8%...
Surtout, il est impossible de quantifier à partir de quel niveau une dette devient excessive. Ce même François Bayrou qui a perdu son poste de Premier Ministre la semaine dernière en clamant que la dette était excessive à 114% du PIB, hurlait déjà au loup en 1993, alors que ce même ratio était de…47%! La palme de l’alarmisme déplacé revient à Raymond Barre, qui, le 22 septembre 1976, déclarait : la France vit au-dessus de ses moyens! Le déficit budgétaire de l’époque était de 1,5% du PIB (contre 6% aujourd’hui) alors que la dette végétait elle à…20% du PIB: on aimerait bien retourner à cette période de «fastes byzantines»…Et si les 114% actuels de la dette de la France paraissent excessifs, comment qualifier la moyenne de 200% qu’a atteint ce même ratio entre 1910 et 1950?
II faut ramener la dette à son coût pour savoir si elle est soutenable
Vous l’aurez compris, le ratio de la dette ramené au PIB ne veut pas dire grand-chose. Le graphique ci-dessus nous montre que, depuis 2000, la France a connu des crises ou des récessions (indiquées par les barres verticales en grisé) lorsque ce ratio (la courbe en bordeau) était de 65%, puis de 90% et enfin de 100%. C’est la courbe en orange qu’il faut regarder: j’y mesure le coût de la dette appliqué non pas au total des dépenses de l’Etat, comme font la plupart des observateurs, mais au ratio susmentionné de la dette sur PIB. J’ai là une mesure qui me donne tout ce qu’il faut pour attester de la soutenabilité de la dette. La dette peut être relativement faible mais son coût excessivement élevé, un signe d’insoutenabilité. C’était par exemple le cas aux Etats-Unis au début des années 80. Si la dette est relativement élevée et que, de surcroit, son coût ne cesse d’augmenter, le pays est en situation de danger. En l’occurrence, c’est le cas de la France aujourd’hui. Mais la France n’est pas seule dans cette situation. Les Etats-Unis et la plupart des autres pays en Europe connaissent le même sort.
Un autre facteur pour mesurer la soutenabilité de la dette, c’est le pourcentage d’investisseurs non-résidents qui la détiennent. Avec 55%, la part est très élevée en France. La Grèce avait le même problème en 2012 et a dû se plier aux exigences de la Troika (BCE, UE, FMI) pour obtenir de nouveaux crédits. Le Japon, lui, ne connaît pas ce problème: largement au-dessus de 200% du PIB, la dette nippone est colossale, mais ne pose guère problème en ce qu’elle est presque exclusivement financée par l’épargne domestique.
Le climat d’incertitude politique en France va-t-il se calmer avec le nouveau Premier Ministre en France ? Rien n’est moins sûr. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les marchés détestent l’incertitude et que celle-ci a un effet néfaste sur la soutenabilité de la dette : celui de faire augmenter la prime pour « risque politique » du coût de la dette. Un coût qui risque fort d’augmenter suite à la dégradation de la note de crédit de vendredi dernier…
Si la France veut éviter de voir un jour le FMI débarquer à Paris pour imposer une cure d’amaigrissement sévère sur les dépenses de santé et des retraites, le nouveau Premier Ministre serait bien avisé de ne pas repousser les réformes nécessaires…aux calendes grecques.