
A priori, la barrière douanière de 39% paraît dure à franchir pour la Suisse et l’annonce faite par Trump au 1er août 2025 ne va manquer de la faire figurer dans les annales sombres de la Suisse, à l’instar du 6 décembre 1992 quand feu le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz a décrété que le vote de la Suisse contre l’Espace Economique Européen en faisait un «dimanche noir».
Le parallèle entre ces 2 chocs n’a d’ailleurs pas manqué d’être relevé par certains partis politiques en Suisse qui assurent que l’addition aurait été bien moins salée pour la Suisse si elle avait fait partie de l’Union européenne. Si tel avait été le cas, la Suisse aurait sans doute obtenu la même taxe douanière que l’Union européenne, soit 15%... mais à quel prix?
Pour obtenir cette taxe de «seulement» 15%, l’UE s’est engagée à acheter pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine sur 3 ans, soit 250 milliards par an. En 2024, la facture totale des importations énergétiques de l’Union européenne vis-à-vis du monde entier s’est élevée à 435 milliards de dollars. Les importations en provenance Etats-Unis représentent 46% de cette somme, soit environ 200 milliards de dollars. Sur 3 ans, l’Union européenne va donc devoir débourser 150 milliards de plus aux Etats-Unis qu’elle ne le fait actuellement. Si on ajoute à cette somme la promesse additionnelle faite par l’UE d’acheter de l’armement aux Etats-Unis pour un montant estimé à 250 milliards sur les 3 prochaines années, on arrive à une ardoise supplémentaire de 400 milliards de dollars que l’UE va devoir débourser aux Etats-Unis. A titre de comparaison, le déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de l’UE se monte à un peu plus de 200 milliards de dollars par an: je dis ça, je dis rien…
Mais revenons à notre petite Suisse. Savez-vous qu’elle a déjà connu une taxe douanière de 39% pour ces exportations vers les Etats-Unis …? Vous en doutez et … vous avez raison de le faire. Mais voyons quel pourrait être le fondement de cette affirmation.
Il y a pile 20 ans, le dollar valait 1,31 franc. Aujourd’hui, le billet vert a perdu 39% de sa valeur par rapport à son cours du mois d’août 2005. En ce qu’il renchérit le prix des exportations suisses de 39%, une appréciation du franc de ce même pourcentage n’est-il pas équivalent à une barrière douanière?
Alors oui, bien sûr, une appréciation du franc de 39% sur 20 ans, ce n’est pas pareil qu’une augmentation équivalente du prix des exportations de la Suisse en 1 jour, soit du 6 au 7 août 2025, date à laquelle la surtaxe douanière est entrée en vigueur. Mais … l’essentiel est ailleurs.
En l’occurrence, la compétitivité du «Made in Switzerland» ne se mesure pas aux variations du taux de change nominal entre la Suisse et les Etats-Unis mais à son évolution sur une base réelle.
Pour passer du taux de change nominal au cours réel du dollar contre le franc, il faut tenir compte de l’écart d’inflation entre la Suisse et les Etats-Unis. D’inverser les 2 pays, c’est même mieux, attendu que l’inflation en Suisse est bien inférieure à celle des Etats-Unis.
L’explication est simple. Lorsque le franc s’apprécie de 39% par rapport au dollar, c’est un mal pour les exportations suisses. Si par contre, le prix des exportations suisses augmente moins rapidement que son équivalent aux Etats-Unis, les exportations du «Swiss made» gardent leur compétitivité. En d’autres termes, si l’écart entre le prix des exportations aux Etats-Unis et leur équivalent en Suisse atteint 39% durant la période où le franc s’apprécie de ce même pourcentage, les exportations suisses ne perdent rien de leur compétitivité: Eh bien… c’est exactement ce qui s’est passé sur les 20 dernières années, comme en témoignent le graphique ci-dessous.
Depuis 20 ans, l’appréciation nominale du franc vis-à-vis du dollar a été de 39%, mais… il est resté stable en termes réels
La courbe en bordeaux montre l’évolution du taux de change nominal du franc, sur l’échelle de gauche. L’appréciation de la devise helvétique a donc été de 39% sur les 20 dernières années. Indiquée par la courbe orange, le taux de change réel du franc est, quant à lui, resté stable sur la même période, passant de 1,38 à 1,34. C’est dire que l’appréciation du franc n’a fait qu’effacer une augmentation bien plus rapide du prix des exportations aux Etats-Unis par rapport à la Suisse.
L’analyse peut être faite d’ailleurs également vis-à-vis du partenaire commercial de la Suisse, à savoir la zone euro. Sur les 20 dernières années, le franc s’est apprécié de 60% vis-à-vis de l’euro, ce qui n’a pas empêché une forte progression des exportations suisses vers l’UE, et donc, de la production industrielle en Suisse.
Notre deuxième graphique est on ne peut plus clair sur le sujet et se passe de tout commentaire…
Malgré une «taxe» sur le franc de 39%, la production industrielle de la Suisse a fait 10 fois mieux que les Etats-Unis sur les 20 dernières années!
Les exportations restent un moteur essentiel de la croissance en Suisse. La haute valeur ajoutée et la spécialisation ont permis à la Suisse de maintenir sa compétitivité durant les 20 dernières années, et ce, malgré le franc fort. Il s’agit de faire face aujourd’hui à un choc équivalent à celui qu’a connu le franc sur les 20 dernières années. Ce ne sera pas facile, mais gageons que les exportations de la Suisse sauront rester compétitives, surtout, si, chaque année, leur prix continue à augmenter bien moins rapidement que chez nos partenaires commerciaux.