Europe: la souveraineté en point de mire

Johan Van Geeteruyen, DPAM

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Le moment de l’indépendance européenne aura de vastes répercussions sur l’investissement dans de nombreux secteurs.

© Keystone

 

Confrontée à des menaces venues de l’étranger, l’Union européenne riposte. Sa souveraineté n’a plus rien d’une vague aspiration:  l’UE entend bien sécuriser et façonner son avenir, comme le prévoit la Commission européenne dans son programme de travail 2026 intitulé «Le moment de l’indépendance européenne».

Mais l’Europe doit faire face à de profondes divergences, les uns insistant sur la souveraineté nationale tandis que les autres privilégient l’action collective. Certains Etats craignent qu’un surcroît d’autonomie n’alimente le protectionnisme, pendant que d’autres prônent une plus grande autosuffisance.

Des impacts considérables sur l’investissement

Par ailleurs, le Vieux continent accuse un certain retard en matière d’innovation, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle (IA) et des semi-conducteurs. Sa compétitivité constitue un défi majeur, et ce dans un contexte où ses progrès en matière de numérique sont freinés par une réglementation complexe ainsi que par le scepticisme auquel se heurte une initiative telle que le «Cloud Sovereignty Framework» (CSF) proposé par la Commission européenne. Ce dernier introduit une échelle comportant cinq niveaux définis par le «Sovereign Assurance Level» (SEAL) qui permet de mesurer le degré de souveraineté d’un service cloud.

En outre, l’Europe continuant d’importer de l’énergie et de dépendre de l’OTAN pour sa défense, elle présente des vulnérabilités stratégiques auxquelles elle doit remédier d’urgence pour assurer son avenir.

Cela dit, toutes les initiatives de l’UE en matière d’énergie, de défense, de technologie et de commerce sont orientées en fonction de son objectif de souveraineté et elles ont des implications considérables sur l’investissement, qu’il soit public ou privé.

Vers une énergie propre et locale

Ainsi, la sécurité énergétique est devenue un élément essentiel de son programme. Elle n’est plus seulement une réaction à la crise des approvisionnements en énergie qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie.  Dorénavant, l’UE met l’accent sur une énergie fiable, abordable et durable et qui n’implique pas de dépendance excessive vis-à-vis de fournisseurs externes.

Ainsi, le plan REPowerEU a plusieurs objectifs. Le premier est d’éliminer progressivement les importations d’énergies fossiles russes, car elles représentent une menace pour la sécurité économique de l’UE.  Ce plan cherche également à accélérer le passage aux énergies renouvelables et à soutenir la transition vers une économie verte. 

Dans son rapport 2025 sur l’état de l’Union de l’énergie, la Commission européenne insiste sur la nécessité d’investir dans les technologies propres ainsi que dans l’efficacité énergétique de manière à ce que l’UE soit capable de fournir une énergie propre et produite localement, notamment pour répondre à une demande croissante émanant de l’IA, des centres de données et de l’électrification.

Une défense plus solide

Les investissements dans la défense et la planification industrielle sont également en augmentation. En 2024, la Commission européenne présentait sa première stratégie industrielle européenne de défense (SEAD) au niveau de l’UE. Cette stratégie définissait ses orientations jusqu’en 2035 et visait avant tout à développer une industrie de la défense plus solide et surtout moins fragmentée.

Par ailleurs, dans le cadre de son plan «ReArm Europe» lancé 2025, la Commission ambitionnait de mobiliser 800 milliards d’euros pour encourager les Etats à augmenter leurs budgets de défense, pour améliorer la capacité industrielle de l’Europe en matière de défense, ainsi que pour attirer des capitaux privés (le but étant que l’industrie européenne de la défense ne dépende pas uniquement d’investissements publics).  C’est ainsi que les investissements dans le domaine de la défense ont fortement progressé. Selon les chiffres publiés par le Conseil de l’Europe, ils ont augmenté de 42% entre 2023 et 2024!

Semi-conducteurs, davantage d’indépendance

Pour ce qui concerne la conception des semi-conducteurs, la stratégie de l’UE manque d’unité, notamment lorsqu’elle est comparée à celles de ses rivaux ou de ses alliés qui font des investissements considérables dans ce domaine. Sans une action immédiate et décisive, l’Europe risque de se retrouver au rang des laissés compte dans la course à la suprématie technologique.

Pour l’heure, la souveraineté numérique de l’Europe repose sur le règlement européen sur les semi-conducteurs. Ce dernier vise à renforcer les capacités de production dans l’UE et à soutenir les concepteurs locaux, ce qui devrait permettre à l’Europe d’atteindre son objectif qui consiste à doubler sa part du marché mondial des semi-conducteurs pour la porter à 20% en 2030. Ce faisant, elle devrait parvenir à assurer la sécurité de son approvisionnement. 

Cette sécurité est également renforcée par la réglementation européenne sur les matières premières critiques adoptée en mars 2024. Cette législation a pour but de permettre à l’UE d’accéder à un approvisionnement durable en matières premières critiques, de diversifier ses importations afin de réduire ses dépendances stratégiques et enfin de renforcer la circularité, y compris le recyclage.  En mars dernier, la Commission a adopté une liste de 47 projets stratégiques visant à renforcer les capacités nationales en matière d’extraction, de traitement et de recyclage des matières premières stratégiques.

En fin de compte, comment faut-il envisager ce «moment de l’indépendance européenne»? Si une chose est sûre, c’est que ses répercussions seront considérables, tant pour les investisseurs que pour les décideurs. Le programme de la Commission devrait en effet se traduire par des flux d’investissement stables dans de nombreux domaines tels que la défense, l’informatique, la production d’énergies renouvelables, les réseaux, l’équipement pour la fabrication des semi-conducteurs, l’électronique de puissance, le recyclage des matériaux critiques et l’infrastructure cloud sécurisée.

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