Les stratégistes s’attendent à des marchés à nouveau bien orientés en 2026, mais moins haussiers que l’an dernier. Dorian Carrell, Responsable Multi-Actifs pour Schroders, répond aux questions d’Allnews sur les derniers événements au Venezuela et sur sa vue des marchés:
Est-ce que les derniers événements au Venezuela et les annonces sur le Groenland ne sont que du bruit en termes boursiers? Est-ce que cela change votre stratégie sur les marchés et votre allocation d’actifs?
Nous ne sommes pas surpris par la réaction des marchés. Donald Trump a tendance, à l’image de ses interventions en Iran et en partie en Israël, d’agir très fortement dasns un premier temps, avant de prendre son temps dans la phase de mise en oeuvre de sa stratégie.
La question consiste à imaginer ce qui changera au Venezuela. Le régime au pouvoir est le même, le secteur énergétique est confronté aux mêmes problèmes et la pauvreté reste étendue dans la population. Il faut reconnaître que de longues années seront nécessaires avant d’assister à une augmentation de la production d’énergie au Venezuela.
Nous ne pensons pas que les prix de l’énergie seront fortement modifiés avant la publication d’informations plus précises sur la transition gouvernementale, sur sa durée et sur le futur rôle des grands groupes pétroliers américains. Il n’est pas aisé d’estimer l’impact des Etats-Unis sur ces points clés.
«A moyen terme, le désir de fixer un niveau plafond pour le cours du pétrole est évident.»
Les prix du pétrole seront-ils durablement bas?
Les intentions américaines à l’égard des prix de l’énergie sont claires. Dans la perspective des élections de mi-mandat, les Etats-Unis veulent que le prix de l’essence reste bas. A moyen terme, le désir de fixer un niveau plafond pour le cours du pétrole est évident. Mais la réalisation de cette politique dépendra avant tout de la Russie et de l’Ukraine et moins du Venezuela. Decette façon, le gouvernement américain est déterminé à peser sur les prix de la consommation aux Etats-Unis, en particulier pour les bas revenus et la classe moyenne. Le prix du pétrole comporte donc une dimension de politique interne et une dimension géopolitique.
Dans une perspective multi-actifs, ce retour des risques géopolitiques suppose une gestion asymétrique des risques de portefeuille. Comment les prendre en compte?
Nous observons une fragmentation du monde en trois blocs, les Amérique, l’Asie-Pacifique et l’Europe. Les Etats-Unis représentent environ les deux tiers des actions et une grande partie des obligations.
En parallèle, il s’agit de naviguer sur les marchés en s’appuyant sur un grand nombre de moteurs de performance à acquérir au plus bas prix possible. Or les Etats-Unis sont les plus chers tant en termes d’actions que d’obligations. Ils représentent un double risque de concentration, géographique et en termes d’entreprises. Nous suggérons de diversifier les avoirs sur des marchés attractifs en termes de valorisation et au bénéfice de différents moteurs de performance, avec une exposition sur les trois grands blocs.
Les investisseurs considèrent que l’IA renforcera la productivité. Nous en sommes convaincus à long terme, mais à court terme l’effet des nouvelles technologies sera inflationniste parce qu’elles accroissent les coûts de l’électricité, par exemple à travers de nouveaux data centers. Dans chacun des trois blocs, il importe de sélectionner attentivement les bénéficiaires de l’IA.
Qu’en est-il des obligations?
Tous les marchés obligataires des pays industrialisés sont chers. Nous anticipons une divergence économique et monétaire en 2026. Le Japon, l’Australie, le Canada et potentiellement la zone euro devraient relever les taux d’intérêt en 2026. Pendant ce temps, tous les signaux venant de l’Administration Trump et du probable nouveau membre de la Fed suggèrent que les taux d’intérêt seront réduits aux Etats-Unis. Les marchés ont déjà anticipé ces développements. Mais il existe du potentiel par exemple dans le crédit en Australie et dans une partie du marché européen.
Pourquoi prévoyez-vous une hausse des taux en Europe?
L’inflation et les taux nominaux sont à 2%, si bien que les taux réels sont nuls. L’économie européenne est plus fortement dépendante du système bancaire que les Etats-Unis. Elle est donc plus sensible aux taux que les Etats-Unis. L’économie profitera encore des précédentes baisses de taux. Nous prévoyons d’ailleurs une hausse de la croissance économique européenne à environ 2% en 2026. Le marché de l’emploi est assez sain et des pays tels que l’Espagne, l’Italie et les Pays-Bas se portent particulièrement bien. Pendant ce temps, l’Allemagne profite d’efforts de stimulation de son économie. La zone euro peut relever ses taux de 25 points de base.
En revanche, les Etats-Unis souffrent d’un déficit budgétaire qui atteint 7% du PIB et d’une économie stimulée artificiellement ainsi que d’une dérégulation et des baisses de taux d’intérêt à un moment où l’inflation n’est pas maîtrisée.
Sous l’angle obligataire, la zone euro est attractive.
Faut-il passer d’un portefeuille avec 60/40 à un portefeuille avec 80% d’actions et 20% d’obligations?
Je ne dirais pas cela. La contribution obligataire d’un portefeuille classique avec 60/40 perd de son actualité. Je préfère parler d’actifs offrant un revenu que d’obligations et d’une augmentation de la diversification. C’est pourquoi nous suggérons de nous pencher sur des classes d’actifs telles que les convertibles, au bénéfice à la fois d’un revenu et d’un profil asymétrique, tout en évitant le problème de l’exposition massive aux grandes capitalisations technologiques.
«Les Etats-Unis sont les plus chers tant en termes d’actions que d’obligations.»
A la recherche d’une plus grande diversification, le regard doit scruter les zones les moins populaires et les moins concentrées, comme les convertibles ou la dette émergente en monnaies locales. Les taux réels sont très attractifs dans des pays tels que l’Afrique du Sud et le Brésil. En Amérique, la dette titrisée est l’option la plus intéressante. Les titres des agences américaines performent bien quand la politique monétaire est aisée à prévoir.
Au sein des actions européennes, privilégiez-vous, comme d’autres, les banques, les cycliques et la défense?
Oui, en partie. La valorisation des banques européennes (PER de 10 fois) est encore attractive, notamment dans la perspective des revenus issus des dividendes et des plans de rachats d’actions.
Nous sommes plus prudents à l’égard des titres de défense après leur forte hausse l’an dernier, en raison du petit nombre de titres dans le secteur et de bénéfices très prévisibles. En revanche, les cycliques, comme les semi-conducteurs, sont en retard par rapport à leurs homologues américains et asiatiques. Le secteur de la santé devrait également se comporter assez positivement.
Aux Etats-Unis, nous sommes également positifs à l’égard des banques, en vertu des efforts de dérégulation du secteur qui devraient réduire les coûts du capital.
Au Japon aussi les bancaires sont intéressantes, car les taux devraient se tendre mais rester négatifs en termes réels. Il sera d’autant plus facile pour la Banque du Japon d’accroître ses taux que l’économie est en phase de croissance.
Est-ce que les entreprises européennes peuvent résister à la concurrence asiatique malgré des coûts de l’énergie nettement plus élevés et des monnaies asiatiques très sous-évaluées?
Je note que les entreprises asiatiques, notamment chinoises, profitent de vastes subventions. L’Europe est en passe d’aller dans la même direction. La création d’un monde fragmenté suppose un net soutien des entreprises domestiques, par exemple à l’aide de barrières à l’importation ou de subventions énergétiques. Pendant de longues années, l’Allemagne a profité d’un bas prix du pétrole et du gaz grâce à ses relations avec la Russie. Aujourd’hui, l’accent sera mis sur les subventions.
Les taux de change ont fortement impacté les performances en 2025. Quelles monnaies sont les plus sous-évaluées et comment adapter son portefeuille?
Nous ne pensons pas que 2026 ressemblera à l’année dernière sur ce plan-ci. Le dollar baissera lorsque le marché s’interrogera sur la solidité des finances publiques américaines. Il en ira de même si l’Administration intervient sur la conduite de la Fed. Mais nous n’attendons pas de grands mouvements en 2026. Pour l’investisseur européen, cela signifie qu’il devrait privilégier le Vieux Continent.
Les gains des investissements sur les marchés devraient avant tout provenir des 5 à 6% de revenus de placements en 2026, soit environ les deux tiers d’un rendement proche de 10% au total. Mais la performance ne devrait pas atteindre 20%.
L’or s’est nettement appréciée. Faut-il conserver les positions?
Nous avons environ 3% en or. Il est toutefois difficile d’estimer la juste valeur du métal jaune. Nous savons que le monde devient plus volatile et la politique plus imprévisible. Qu’il suffise de citer le Groenland, l’Iran ou Taiwan. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie n’est pas résolu et la situation au Venezuela n’est pas claire.
La demande d’or en tant que valeur refuse n’est pas prête de se tarir. Et les achats de banques centrales devraient se poursuivre. Enfin, la demande potentielle est nettement supérieure à la demande physique. Nous ne serions pas surpris d’assister à la poursuite de la hausse, à moins que les taux augmentent aux Etats-Unis.