A long terme, les fondamentaux sont incontournables

Tim Garratt, Baillie Gifford

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Face à l’exubérance des bourses, il faut garder le cap et explorer les multiples gisements de croissance sous-estimés par les analystes.

©Keystone

 

Les bourses ont été très volatiles au premier semestre. L’engouement pour une IA qui progresse à un rythme effréné s’est maintenu, alors que les questions géopolitiques étaient reléguées au second plan. Face aux progrès dans le domaine de l’IA agentique et de ses capacités de raisonnement, le marché a répondu en se focalisant sur les points critiques situés en amont de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Face à cette exubérance, il vaut la peine de prendre du recul. Sur le plan économique, les limites de l’IA avancée sont encore très floues.

Le coût final de la construction et de l’exploitation des centres de données reste incertain. La tarification évolue: de forfaitaire, elle passe à des modèles basés sur une facturation en fonction de l’utilisation. Des interrogations persistent quant à la capacité des petits modèles de langage (SLM) à remplacer les grands modèles (LLM) dans les tâches quotidiennes. En outre, l’accès aux modèles d’IA les plus performants pourrait être redessiné en fonction des desiderata de gouvernements qui deviennent de plus en plus imprévisibles.

Dans un tel contexte, il est essentiel de tester la robustesse des idées nouvelles tout au long de la chaîne de valeur de l’IA. Historiquement, la rentabilité des segments standard et cycliques des chaînes d’approvisionnement informatiques tend à s’améliorer lorsque la demande augmente. On peut donc se demander si la récente flambée des bénéfices observée sur certains segments de l’indice va durer.

Compte tenu de la variété des scénarios possibles, une approche relativement sûre consiste à investir dans les entreprises qui dominent indiscutablement leur secteur, comme Nvidia et ASML.

Nvidia, une entreprise dont la capitalisation boursière avoisine les 5'000 milliards de dollars et qui a vu son bénéfice net progresser de plus de 100% sur les 12 derniers mois, reste un cas d’école fascinant. Son fondateur, Jensen Huang contrôle parfaitement toute sa chaîne d’approvisionnement, depuis les fournisseurs d’équipements d’infrastructure jusqu’aux clients qui développent des modèles à partir de ses écosystèmes.

Les principaux laboratoires d’IA indépendant font tous le même constat: il est difficile d’obtenir suffisamment de puissance de calcul et les prix de location des puces Nvdia continuent de grimper. Sachant qu’aujourd’hui 16% seulement des adultes américains utilisent l’IA quotidiennement, le potentiel d’adoption de cette dernière reste immense. Par ailleurs, il sera aussi intéressant de voir si l’expansion de Nvidia sur le marché des ordinateurs personnels pourra lui permettre d’amorcer une nouvelle phase de croissance.

ASML occupe une position stratégique tout aussi imprenable. Son quasi-monopole s’appuie sur un écosystème de quelque 5'000 fournisseurs de qualité bâti durant quarante ans. ASML a pris des participations au capital dans des entreprises stratégiques et elle a structuré ses relations et ses revenus de manière à éviter toute dépendance excessive vis-à-vis d’un client ou d’un fournisseur. La croissance de ses bénéfices s’accélère et son cash-flow a plus que triplé ces trois dernières années, progressant nettement plus vite que le cours de ses actions.

Au-delà de la question du calcul

Ces vingt dernières années, le marché a systématiquement sous-estimé la capacité d’Amazon à se développer à grande échelle, une dynamique particulièrement remarquable chez Amazon Web Services (AWS). Son chiffre d’affaires annualisé de 150 milliards de dollars provient non seulement de l’IA, mais aussi de la fabrication sur mesure de processeurs (CPU) et de semi-conducteurs. Cette activité est largement sous-estimée alors qu’elle affiche une croissance à trois chiffres.

Ce même modèle est désormais mis en œuvre au sein d’Amazon Supply Chain Services (ASCS) qui permet à la clientèle extérieure d’accéder au réseau de fret, de transport routier et de distribution d’Amazon. Alors que l’indice de contrainte de la chaîne d’approvisionnement avoisine ses plus hauts, Amazon est en mesure d’atténuer cette pression en mettant à disposition de tiers sa propre infrastructure forte de 80’000 semi-remorques, 100 avions et 24’000 conteneurs.

Autre exemple, CATL est devenu un acteur clé du développement de l’IA et de l’électrification de l’économie au plan mondial grâce à sa maîtrise de la chaîne d’approvisionnement des batteries. Son emprise croissante sur les principaux points critiques du réseau électrique le rend incontournable dans un contexte où la sécurité et l’approvisionnement en énergie prennent une place toujours plus importante dans les politiques publiques.

L’entreprise a également confirmé son avance technologique. L’annonce de sa nouvelle batterie Qilin sodium-ion (1'500 km d’autonomie en une seule charge) en avril dernier a été considérée comme une véritable percée dans le domaine, comparable à celle de Deepseek dans celui de l’IA. CATL prévoyant d’installer 1'000 stations de recharge et d’échange de batteries d’ici fin 2028, elle a de plus en plus de chances de devenir le «Amazon Web Services» de l’énergie.

Récemment, les titres du secteur de la défense ont attiré d’importants capitaux. Cependant, sur un marché boursier enclin à se ruer sur les thèmes d’investissement, il importe de distinguer les entreprises qui bénéficient d’une hausse passagère découlant de leur présence dans un indice thématique de celles qui occupent durablement une position stratégique. Cloudflare appartient très clairement à cette deuxième catégorie.

Chaque jour, l’entreprise intercepte et neutralise 250 milliards de menaces informatiques. Du fait de l’étendue de son réseau et de son écosystème de développement qui compte plus d’un million d’utilisateurs, elle dispose d’un avantage compétitif considérable et qui s’autoalimente. Il se crée ainsi un puissant cercle vertueux: chaque menace absorbée par Cloudflare renforce son propre «système immunitaire», ce qui améliore la vitesse et la précision de son logiciel. Ses concurrents peinent à reproduire cet avantage, d’autant plus que l’entreprise vient d’annoncer un partenariat avec Anthropic. Ainsi, elle s’ancre encore plus solidement dans l’écosystème émergent des agents IA et renforce potentiellement son avance.

Des opportunités à très fort potentiel

Au vu des corrélations observées sur le marché des actions ces derniers temps, il est important de diversifier ses pipelines d’idées et d’explorer un large éventail d’opportunités, notamment en dehors des valeurs vedettes des indices. QXO, consolidateur et distributeur de produits de construction à la pointe de la technologie, en est un bon exemple. Il a paru également opportun de réexaminer le potentiel des entreprises actives dans l’industrie minière et les matières premières. La raison en est simple: alors que l’usage de l’IA est susceptible de croître de manière exponentielle, l’augmentation des intrants physiques nécessaires à son développement ne peut être que linéaire. Par exemple, dans un secteur comme celui du cuivre, l’offre peine à répondre à l’augmentation de la demande. Ainsi des entreprises comme Zijin Mining et Freeport-McMoRan méritent davantage de recherches. Il en va de même pour MP Materials qui est le seul producteur de terres rares entièrement intégré aux Etats-Unis ou encore Cameco, qui est un important fournisseur d’uranium. Comme dans d’autres secteurs, le défi consiste à distinguer les entreprises qui occupent une position durablement stratégique de celles qui bénéficient de l’engouement actuel du marché pour tout acteur qui opère sur un segment passagèrement engorgé.

Vérités fondamentales et réalités incontournables

Une bonne conjoncture et la tendance haussière actuelle du marché des actions peuvent être trompeuses, car sous la surface, les déséquilibres entre offre et demande persistent et les risques géopolitiques restent élevés. Les cours de nombreux titres de l’indice mondial des actions (MSCI AC World) ont connu une hausse spectaculaire, portée par des révisions à la hausse et des pics de bénéfices dont la pérennité reste à prouver. En revanche, la longévité des moteurs de croissance ainsi que la solidité des fondamentaux sont largement sous-estimées par des analystes dont l’horizon d’investissement dépasse rarement deux ans.

Le MSCI AC World Index a progressé de près de 15% à la mi-année, un résultat exceptionnel sur le plan historique. Cependant, nul ne devrait miser sur la pérennité de cette tendance, car, à long terme, ce sont les fondamentaux et non pas l’espoir, la foi ou la peur de manquer une opportunité qui déterminent le cours des actions.

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