Y a-t-il un pilote dans la locomotive?

Michel Girardin, Université de Genève

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Depuis une décennie, l’Allemagne donne l’impression d’avoir perdu la maîtrise de sa trajectoire économique.

 

Longtemps locomotive incontestée de l’Europe, elle semble aujourd’hui rouler au ralenti, secouée par des chocs externes, plombée par des faiblesses internes et hésitante face aux transformations du monde.

Depuis la création de l’euro en 2000, l’Allemagne a su bénéficier de sa faiblesse intrinsèque pour devenir le champion des exportations européennes. Quand Mario Draghi a prononcé en 2012 les 4 mots magiques du «quoi qu’il en coûte» pour sauver l’euro, sa faiblesse s’est ralentie et la croissance outre-Rhin en a fait de même, comme en témoigne ce graphique. C’est simple: l’encéphalogramme de la croissance est complètement plat depuis 10 ans en Allemagne, si l’on exclue le mouvement en V lié à la pandémie.

La croissance en Allemagne avance au ralenti depuis 10 ans


Le premier élément du déclin relatif allemand tient à un modèle économique trop concentré sur l’industrie traditionnelle et les exportations. Automobiles thermiques, machines-outils, chimie, biens d’équipement: des secteurs d’excellence, certes, mais tous exposés aux replis de la demande mondiale, à la concurrence chinoise et à la révolution numérique. Lorsque la Chine réoriente sa croissance, que les Etats-Unis subventionnent massivement leur industrie ou que Tesla redéfinit la voiture électrique, c’est toute la mécanique allemande qui tousse.

A cela s’ajoute un choc énergétique d’une ampleur historique. La fermeture du nucléaire, la dépendance au gaz russe, puis l’explosion des prix après 2022 ont renchéri les coûts de production au moment même où l’industrie européenne devait investir dans la transition climatique. La chimie, la métallurgie ou le verre voient certains sites se réduire ou migrer vers des zones à énergie moins chère, notamment aux Etats-Unis. La «désindustrialisation» n’est plus un mot tabou en Allemagne.

L’Allemagne, championne du hardware industriel, peine à se hisser au niveau des leaders en logiciel, en intelligence artificielle, en cloud ou en digitalisation des services.

Troisième talon d’Achille: un retard numérique marqué. L’Allemagne, championne du hardware industriel, peine à se hisser au niveau des leaders en logiciel, en intelligence artificielle, en cloud ou en digitalisation des services. Les entreprises souffrent d’un déficit d’infrastructures numériques, les administrations restent souvent analogiques, et la productivité des services stagne.

Enfin, l’Allemagne paie aujourd’hui le prix de quinze années de sous-investissement public, conséquence du frein à l’endettement et de la politique du Schwarze Null (déficit zéro). Infrastructures vieillissantes, ponts à restaurer, réseau ferroviaire saturé, digitalisation à la traîne, moyens insuffisants pour l’innovation. La Cour constitutionnelle a récemment restreint davantage la capacité budgétaire, gelant des projets pourtant vitaux face aux changements technologiques et géopolitiques.

A ces défis structurels s’ajoute un facteur silencieux mais déterminant: la démographie. Une population qui vieillit rapidement, une main-d’œuvre qui se raréfie, une immigration qualifiée difficile à attirer et à intégrer. Le potentiel de croissance diminue mécaniquement. Les entreprises cherchent des ingénieurs, des soignants, des techniciens — et ne les trouvent plus.

Le chancelier Friedrich Merz a lancé un cri d’alarme cet été en affirmant haut et fort que L’Etat-providence allemand n’est plus viable financièrement. Il faut dire que le ratio entre population active et retraités a été divisé par 3 depuis 1960.

Ainsi, en dix ans, l’Allemagne n’a pas seulement ralenti: elle a perdu l’avantage structurel qui faisait d’elle la référence industrielle européenne. Une transformation profonde est nécessaire, mais les hésitations politiques, les divisions de coalition et la rigidité des règles budgétaires laissent planer une question: y a-t-il encore un pilote dans la locomotive?

Il n’y aura pas de reprise en Allemagne sans une relance massive des investissements: en infrastructure, dans le climat et le numérique. Il faut sortir de la logique du frein budgétaire et entrer dans celle de la «bonne dette», celle des investissements qui dynamisent la croissance potentielle.

Vous connaissez sans doute l’histoire du champion allemand de formule 1 qui est dans le coma depuis 2014. Je me demande quelle serait sa réaction aujourd’hui s’il pouvait retrouver ses esprits et entendre parler d’un pays qui est dans le dernier peloton de la croissance en Europe, qui sort d’un récession pour entrer dans une nouvelle, où le chômage est en augmentation constante, qui fait face à une régulation lourde et une bureaucratie paralysante et qui n’a plus les moyens d’assurer un service social à sa population vieillissante…: il penserait peut-être qu’il s’agit d’un pays du Sud de l’Europe…?

Derrière cette décennie de stagnation pointe une inquiétude plus large: celle d’une possible «japanisation» de l’économie allemande — un long cycle de croissance molle, de vieillissement démographique et de perte de dynamisme industriel. Un scénario que Berlin peut encore éviter, mais qui exige aujourd’hui un cap clair, une stratégie assumée et, surtout, la présence d’un pilote déterminé.

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