Deux valeurs hors des sentiers battus pour miser sur l’IA

Yves Hulmann

4 minutes de lecture

NXP Semiconductors tirera parti d’une reprise des secteurs automobiles et industriels. Broadcom est leader du marché de la conception de puces IA personnalisées, selon Josep Bori d’Aviva Investors.

Comment appréhender les développements ultra-rapides en lien avec l’intelligence artificielle (IA) et l’explosion des montants investis actuellement par certaines entreprises en lien avec ce domaine? Josep Bori, gérant d’un portefeuille en actions mondiales chez Aviva Investors et expert du secteur des technologies de l’information, fait le point sur la question. Il distingue les différentes étapes de développements en lien avec l’IA en évaluant quelles sont les attentes justifiées envers cette technologie – et celles qui paraissent exagérées.

Pas une semaine ne se passe sans qu’une nouvelle étude ne soit publiée au sujet du potentiel de l’intelligence artificielle (IA) et de ses différentes applications. Fin octobre, la capitalisation boursière du fabricant de puces informatiques Nvidia a dépassé pour la première fois le seuil des 5000 milliards de dollars. Où se situe-t-on globalement dans les différentes phases de développement en lien avec l’IA?

Nous nous trouvons dans une phase intéressante, où la période des développements les plus spectaculaires pour le grand public, tels que l’arrivée de Chat GPT d’Open AI ainsi que les différentes applications liées à l’IA générative, est à peu à peu suivie du développement de solutions spécifiques à certaines industries basées sur l’IA. Ces dernières portent par exemple sur l’utilisation de l’IA pour la découverte de médicaments dans l’industrie pharmaceutique. C’est le cas aussi de solutions basées sur l’IA dans le domaine du marketing qui permettront une approche beaucoup plus personnalisée dans la relation avec le client que ce n’est le cas jusqu’à présent. Dans la défense aussi, des drones et différents équipements deviennent toujours davantage en mesure de prendre des décisions de façon partiellement autonome. On passe ainsi peu à peu de la phase appelée «Foundational Model», largement disponible et qui est de plus en plus considéré comme une «commodity», à celle d’applications de type «Domain specific model», qui seront davantage monétisées par les entreprises en tant que solutions propriétaires.

«Actuellement, plus de 9 clients sur 10 acceptent l’idée que l’IA soit utilisée en tant qu’outil de support à la prise de décision. En revanche, seuls 5% d’entre eux accepteraient que la décision d’investissement soit prise entièrement sur la base de l’IA.»

Bien entendu, certains experts réfléchissent déjà beaucoup plus loin et anticipent dors et déjà l’avènement de l’Artificial General Intelligence, censée être en mesure de dépasser l’intelligence humaine. Dans cette perspective, nous ne nous trouverions encore que dans la première phase d’un très long voyage.

En même temps, lorsque l’on teste différents services basés sur l’IA, tels que des chatbots répondant aux questions des utilisateurs, on obtient parfois encore des réponses ou conseils complètement erronés. A quel moment ou dans quels domaines, les entreprises accepteront-elles de déléguer des processus complets à l’IA, sans intervention humaine?

Il y a différents critères qui peuvent être pris en compte, et qui varient en fonction du type d’application et du niveau d’exigence des entreprises et des utilisateurs.

Premièrement, il y a la question de la tolérance pour l’inexactitude. Celle-ci sera plus grande s’il s’agit par exemple de documents ou de publications destinées à usage interne de l’entreprise que s’il s’agit du rapport financier officiel publié par une société cotée en bourse.

Deuxièmement, il faut aussi tenir compte de la possibilité de recourir à une intervention humaine au cas où le service ou la réponse fournie par l’IA n'est pas jugée satisfaisante. C’est le cas, par exemple, si un client, non satisfait par la réponse fournie par un chatbot, a la possibilité d’être redirigé vers un humain dans un centre d’appel pour obtenir un conseil.

Il y a aussi la question de définir quelle entité est habilitée à présenter une évaluation, une solution ou une position donnée dans une situation officielle. A l’avenir, certains dossiers juridiques seront peut-être en grande partie préparés à l’aide de l’IA mais il faudra toujours un juriste ou un avocat pour intervenir dans un tribunal.

Troisièmement, il faudra aussi tenir compte des exigences de la régulation. Certaines voitures à conduite autonome sont capables de se déplacer sans intervention humaine dans l’espace urbain mais il faut quand même respecter ce qui est prévu par la législation à ce sujet.

Prenons l’exemple de la gestion de fortune et d’actifs, l’IA pourra-t-elle à terme prendre des décisions d’investissement de façon autonome pour le compte des clients?

C’est évidemment un sujet qui nous concerne de près. Là aussi, il faut aussi tenir compte du cadre réglementaire et, surtout, des préférences des clients. Actuellement, plus de 9 clients sur 10 acceptent l’idée que l’IA soit utilisée en tant qu’outil de support à la prise de décision. En revanche, seuls 5% accepteraient que la décision d’investissement soit prise entièrement sur la base de l’IA. La même proportion de degré d’acceptation se retrouve certainement dans d’autres domaines, comme les diagnostics médicaux par exemple.

Il est difficile d’évoquer l’intelligence artificielle sans aborder la question de la consommation d’énergie. Ne s’agira-t-il pas d’une limite à l’essor de l’IA dont il faudra aussi tenir compte à terme?

A ce sujet, il est à mon avis important de différencier la phase d’entraînement des différents modèles basés sur l’intelligence artificielle de la phase où l’on utilisera ces modèles – alors déjà entraînés – pour des applications plus spécifiques. La première phase – celle de l’entraînement des modèles – est la plus gourmande en énergie. En revanche, les modèles davantage entraînés le sont moins.

«Il arrivera un stade où les outils développés à l’aide de l’IA contribueront aussi à réduire la consommation d’énergie des entreprises ou des consommateurs dans différents domaines.»

L’hiver dernier, lorsque DeepSeek a présenté son modèle d’IA, beaucoup d’experts ont relevé qu’il s’agissait d’un modèle beaucoup plus efficient que les précédents mais capable de fournir des réponses satisfaisantes pour une grande partie des utilisateurs. Les nouveaux modèles d’IA s’appuient sur les modèles déjà existants.

En outre, il arrivera un stade où les outils développés à l’aide de l’IA contribueront aussi à réduire la consommation d’énergie des entreprises ou des consommateurs dans différents domaines. Il faut tenir compte de ces deux aspects.

En dépit de la croissance continue de leur chiffre d’affaires et de leurs bénéfices, beaucoup d’entreprises liées à l’IA apparaissent plutôt chères. Alors que les actions de Nvidia se négocient aux environs de 34 fois ses bénéfices estimés sur 12 mois, ce qui correspond à une prime d’environ 15% à sa moyenne historique, d’autres valeurs comme Broadcom ou Palantir affichent une prime de 100% ou davantage. Comment faut-il aborder la question de la valorisation des entreprises leaders de l’IA?

Cette question se pose lors de chaque grande phase d’innovation. L’opportunité est énorme – mais il est difficile d’évaluer à quel point elle le deviendra encore davantage. Il est aussi intéressant de tenir compte de certains critères comme les dépenses d’investissement par rapport au chiffre d’affaires. Actuellement, Nvidia dépense moins pour ses futurs produits d’investissement en comparaison de son chiffre d’affaires qu’en 2023 ou 2024, par exemple.

Par ailleurs, les géants de la tech comme Meta ou Google tirent parti des possibilités de l’IA pour accroître les revenus de leurs activités existantes. Meta a pu augmenter l’engagement des utilisateurs de ses plateformes existantes grâce à l’IA. C’est le cas aussi pour les revenus du moteur de recherche de Google.

Les deux positions les plus surpondérées par rapport au benchmark au sein de votre fonds en actions globales sont Broadcom et Nxp Semiconductors. Qu’est-ce qui parle en faveur de ces deux sociétés?

Chaque position repose sur des facteurs différents. Broadcom est devenu, en partie pour des raisons historiques, le leader du marché de la conception de puces IA personnalisées, dans lequel des hyperscalers tels qu'Alphabet et Meta investissent afin de se diversifier par rapport à Nvidia et AMD. Il s'agit d'une idée d'investissement très particulière ou idiosynchratique, car la société avait indiqué dès 2024 qu'elle disposait d'un portefeuille de clients potentiels pour ses puces IA personnalisées - et elle tient progressivement cette promesse. Depuis cette annonce, elle a ajouté Open AI et un client dont le nom n'a pas encore été dévoilé, mais qui serait, selon les rumeurs, Anthropic. Nous voyons un potentiel de hausse par rapport au consensus, car deux autres clients potentiels, ou prospects, sont encore en attente.

NXP Semiconductors est une entreprise de semi-conducteurs industriels/automobiles de première qualité qui nous offre également la possibilité de tirer parti de la reprise des secteurs automobiles et industriels, quelle que soit la date à laquelle elle se produira. Nous pensons que celle-ci est imminente, car les niveaux des stocks de l'industrie se normalisent et le déclin des revenus a ralenti, ce qui signifie que nous avons peut-être dépassé le creux de la vague. C'est généralement le moment idéal pour investir dans les semi-conducteurs analogiques/discrets.

A lire aussi...