Réveil de la marmotte ou silence du canari?

Christopher Smart, Barings

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Bien que l’embellie économique paraisse à portée de main, les récentes péripéties du marché inquiètent.


©Keystone

Les récentes péripéties du marché peuvent être considérées comme un simple divertissement, à moins qu’elles ne présagent de quelque chose de bien pire. Il est rare que l’investisseur bénéficie d’une vision à 12 mois aussi précise: les vaccins sont là, le gouvernement continue d’apporter son soutien et la reprise est en vue. L’économie se renforce, même s’il faut encore compter avec d’éventuels délais liés à la logistique des vaccins et aux difficultés du marché du travail.

Pourtant l’affaire GameStop, ses spéculateurs et la colère d’un forum d’utilisateurs qui ont suffi à déclencher des girations brutales des cours des actions et des options suscitent une certaine angoisse. Faut-il n’y voir que la manifestation d’une coutume aussi insignifiante pour l’économie mondiale que le réveil de la marmotte1 ou au contraire est-ce le signal d’un danger imminent? Dans les mines, lorsque le canari cesse de chanter, le coup de grisou n’est pas loin: en va-t-il de même pour des marchés inondés de liquidités par les banques centrales et soutenus à grand renfort de dette?

Amélioration des perspectives

La plupart des données semblent indiquer le contraire. Les bases de l’économie restent solides et les perspectives paraissent s’améliorer, du moins à la lecture des derniers chiffres publiés par le Fonds Monétaire International. Ses économistes tablent sur une croissance de 5,5% cette année. Elle a progressé de 0,3% par rapport aux prévisions d’octobre dernier en raison de l'arrivée des vaccins et de l'augmentation des dépenses publiques aux Etats-Unis et au Japon. De même, la contraction de l’économie pour l’année écoulée a été revue à -3,5%, ce qui représente une amélioration de près d'un pour cent par rapport à la projection précédente.

Les USA et le Japon pourraient retrouver leur production de 2019 dans le courant
de cette année, contre 2022 pour l'Europe et le Royaume-Uni.

Mais à l’instar de la moyenne des températures des patients hospitalisés, ces résultats masquent des évolutions très différenciées. Selon les prévisions du FMI pour les deux années à venir, la Chine évoluera pratiquement comme si elle avait été épargnée par la pandémie et son PIB 2020 sera supérieur de 2,3% à celui de l’année précédente. Les Etats-Unis et le Japon pourraient retrouver leurs niveaux de production de 2019 dans le courant de cette année, alors que l'Europe et le Royaume-Uni devront attendre 2022. La divergence est beaucoup plus sensible au niveau des marchés émergents qui, selon les projections, pourraient se trouver confrontés à un véritable désastre provoqué par la crise, à savoir celui de 90 millions de personnes tombant sous le seuil de l’extrême pauvreté.

Des valorisations raisonnables

En dépit d’aléas à court terme tels que les problèmes liés à la distribution des vaccins ou au fléchissement des chiffres de l’emploi, les marchés financiers se sont envolés. Les actions se traitent à des niveaux élevés et les différentiels de rendement des obligations d’entreprise ont largement retrouvé leurs niveaux de l’avant Wuhan. Dans un autre rapport consacré à la stabilité financière mondiale, les économistes du FMI relèvent d’ailleurs que le fléchissement des données économiques qui a résulté des dernières mesures de confinement prises cet hiver n’a guère entamé l’enthousiasme des investisseurs.

Ce rapport inclut bien sûr la liste traditionnelle des risques tels que l’accroissement de l'endettement des entreprises, la fragilité des instituts financiers non bancaires, l’augmentation de la dette souveraine, les difficultés d’accès au marché pour certaines économies en développement et le recul de la rentabilité d’un certain nombre de systèmes bancaires. Cependant, ses principales préoccupations portent sur le risque que les gouvernements reviennent sur leurs promesses de relance, que les livraisons de vaccins soient trop lentes ou encore que l’économie continue de souffrir, notamment du fait de l’augmentation du nombre de chômeurs de longue durée.

Les valorisations ne peuvent pas être considérées comme excessives
si l’inflation et les taux restent bas, ce qui paraît être le scénario le plus plausible.

Cependant, même si les valorisations sont tendues, elles ne peuvent pas être considérées comme excessives si l’inflation et les taux restent bas, ce qui paraît être le scénario le plus plausible. En effet, les bénéfices des entreprises restent orientés à la hausse et, jusqu’à présent, les résultats de la saison n’ont que rarement déçu. Par ailleurs, la volatilité élevée du marché semble indiquer que l’exubérance des investisseurs a des limites.

Une faiblesse à surveiller

Cependant, l’histoire montre que des injections massives de liquidités comme celles déclenchées par la pandémie débouchent fréquemment sur des situations inattendues. Ils sont en effet peu nombreux ceux qui auraient su identifier une continuité entre la crise des subprimes aux Etats-Unis et la faillite de la Grèce. Lorsque les actions d’une entreprise au modèle d’affaires incertain, tel celui d’un revendeur de jeux vidéo, montent en flèche au point que certains organismes de compensation ne sont plus en mesure de gérer les volumes de titres échangés, il se peut qu’il s’agisse d’un incident banal. Mais l’affaire a pris une telle ampleur qu’il est probable qu’elle produise au moins quelques dégâts collatéraux. 

Il suffit de passer quelques minutes sur l’un des forums qui ont apparemment été à l’origine d’une grande partie de l’activité boursière sur le titre pour se rappeler à quel point la colère gronde sous la surface. En outre, le fait que le Congrès ait prévu d’enquêter sur le sujet semble indiquer que cette affaire n’est pas tout à fait anodine. 

Les bulles financières et les catalyseurs d’une crise n’apparaissent généralement au grand jour qu’après que les dégâts sont effectivement constatés. Selon toute apparence, la reprise actuelle est en bon chemin et le système bancaire mondial possède la solidité d’un roc. De nouvelles faillites sont probables, mais les entreprises disposent en général de suffisamment de liquidités pour éviter que l’on en arrive à une situation de faillites en cascade. Il n’en reste pas moins vrai que la faiblesse enregistrée par les marchés la semaine dernière doit faire l’objet d’un suivi. Il convient de s’assurer qu’il s’agissait bien du réveil de la marmotte et non pas du silence du canari. 

 

1 Le jour de la marmotte est célébré le 2 février en Amérique du Nord. Selon la tradition, on doit observer ce jour-là l’entrée du terrier d’une marmotte. Si elle sort et ne voit pas son ombre parce que le temps est nuageux, cela signifie que l’hiver se terminera bientôt.

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