Recette pour une prochaine crise financière

Christopher Smart, Barings

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Les ingrédients d’une nouvelle crise sont présents. Aux investisseurs d’en tenir compte pour affûter leurs analyses.


© Keystone

L’économie mondiale s’achemine vers la reprise, le secteur manufacturier paraît en bonne santé, les volumes d’échanges sont en hausse et les marchés financiers plus dynamiques que jamais. La question qui vient naturellement à l’investisseur averti est celle de savoir si cette situation durera assez longtemps pour justifier des multiples élevés ainsi que l’étroitesse des écarts de rendement.

Il est possible que la prochaine crise ne se produise pas avant plusieurs années. Néanmoins, les ingrédients habituellement nécessaires à son déclenchement sont déjà présents: l’innovation qui entraîne un afflux de liquidités, un excès qui n’est pas apparent dans un premier temps, mais qui devient soudainement évident, un glissement des prix relatifs qui menace de déclencher des faillites en cascade.

Le désastre a pu être évité grâce au gonflement des bilans des banques centrales et à l’accès facilité au crédit et la reprise économique est bien réelle. Cependant, sous la surface, des mouvements tectoniques se produisent dans différents domaines, qu’il s’agisse de la technologie, des politiques de lutte contre le réchauffement climatique ou en encore des tendances post-pandémie, autant d’évolutions qui modifient les prix relatifs du travail, de l’énergie et de tout ce qui peut être acquis en ligne. Ces forces vont lentement éroder les modèles d’affaires bien établis puis créer brutalement la surprise sur les marchés.

L’origine de la crise de 2008 se trouve dans un développement
du marché financier anodin à première vue, celui de la titrisation.

Dans le courant des années 1860, Salmon P. Chase, secrétaire au Trésor américain, a commencé à promouvoir les emprunts d’Etat auprès de la classe moyenne américaine, tandis que l'empereur Louis Napoléon encensait les actions des premières banques universelles qui orientaient l’épargne des ménages vers les grands travaux. Mais, en fin de compte, la demande n’a jamais été suffisante pour répondre à l’offre massive ainsi créée. Les prix ont donc baissé, les bilans se sont fragilisés et en 1873 le krach de la bourse de Vienne a plongé l'Europe et les États-Unis dans la dépression.

Un peu plus d'un siècle plus tard, une autre innovation financière voyait le jour: le marché de l'eurodollar. Alimenté par les comptes bancaires américains ainsi que par la montée en flèche des bénéfices tirés du pétrole, ce marché a drainé des montants considérables vers les pays en développement et en particulier vers l’Amérique latine.  L’idée était que ces prêts pourraient être remboursés grâce aux revenus tirés des exportations. On connaît la suite de cet épisode qui s’est achevé avec une hausse massive des prix de l’énergie, l’embargo sur le pétrole, et l’envolée du dollar.

De même, l’origine de la crise de 2008 se trouve dans un développement du marché financier anodin à première vue, celui de la titrisation. Enfin, en janvier 2021, l'innovation financière à l’origine de l’abondance des liquidités émane des banques centrales qui ont été obligées de fournir l’argent nécessaire à la stimulation des prix et de la croissance durant la majeure partie de la décennie écoulée. Et lorsque la pandémie s’est déclarée, ces banques ont dû redoubler leurs efforts. Jusqu’à présent, tout se passe comme prévu. Cependant, dès que les consommateurs retrouveront leurs habitudes d’achat, il demeurera difficile d’identifier les facteurs qui pourraient induire une croissance beaucoup plus vigoureuse qu’elle ne l’a été durant la décennie écoulée. Le vieillissement de la population implique une réduction de la consommation, le piètre état des infrastructures se traduira par des coûts plus élevés et les conflits commerciaux par un accroissement de l’incertitude.

Le glissement des prix relatifs pèsera encore davantage sur des bilans fragilisés. Avant l’arrivée de la pandémie, l’informatique en nuage et l’intelligence artificielle étaient à l’origine de nouveaux modèles d’affaires caractérisés par une constante, celle de l’érosion des salaires. Après la fin du confinement, il paraît fort probable que les nouveaux modes de vie et de travail affecteront les prix de l’immobilier, du transport et des divertissements. La demande se trouvera également modifiée par l’accroissement des réglementations, subventions et taxes instituées dans le but de limiter le réchauffement climatique.

La plupart des crises naissent de l'inattendu. Par conséquent, plus les investisseurs seront attentifs à ces nouvelles tendances ainsi qu’aux variations de prix, mieux ils seront en mesure d’évaluer les risques des entreprises. En fin de compte, la recette de la crise n'est guère plus compliquée que cela.

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