Les réseaux sociaux à l’heure de la maturité

Salima Barragan

3 minutes de lecture

Troisième partie. En Chine, l’œil de Pékin veille à la censure.


© Gerd Altmann, Pixabay

Révolutionnaires ou diaboliques, c’est selon. Chacun a son avis sur les réseaux sociaux. Quelles que soient les opinions, reste que plus de 3 milliards d’individus se connectent quasi-quotidiennement à l’une des plateformes. Les plus populaires sont devenues de véritables machines à profit sur le dos de leurs utilisateurs qui leur fournissent gracieusement des milliards d’heures de création de contenus. 

Dans une première partie, nous avons abordé Facebook, la success-story née dans une chambre d’étudiant à Harvard à laquelle il reste un long chemin à parcourir pour être en odeur de sainteté. Avec les années, les réseaux sociaux évoluent pour remédier à leurs imperfections de jeunesse et ont commencé à décliner différents modèles d’affaires. 

Hormis l’ovni TikTok, les plateformes chinoises, très avancées technologiquement et commercialement, ne rencontrent pas un franc succès international. Pour quelles raisons?

Une longueur d’avance pour les réseaux sociaux chinois

Si vous pensez que les entreprises les plus innovantes sont américaines, détrompez-vous. Les médias sociaux chinois ont développé leurs propres technologies avec célérité. «Le géant Tencent s’est distingué avec WeChat Mini Program, un environnement Internet fermé dans lequel les utilisateurs peuvent accéder à toutes les entreprises qui opèrent dans l'application WeChat sans avoir à télécharger les applications natives. Un acteur plus petit, BiliBili, cible la génération Z chinoise - des jeunes nés entre 1997 et 2012 - avec des offres animées sur sa plateforme de partage de vidéos», explique Valeria Vine, spécialiste des investissements chez Capital Group. Le plus grand réseau du pays, QQ (également conçu par Tencent) fournit des jeux sociaux en ligne, de la musique, du shopping, des microblogs, des films ainsi qu’un portail web afin que les entreprises puissent cibler directement les utilisateurs. 

Pékin surveille les internautes et bloque les réseaux étrangers.

Représenté par un pingouin portant une écharpe rouge (rappelant vaguement la couleur du parti communiste), QQ se présente comme une plateforme bon enfant. Pourtant, le gouvernement y surveille et censure les utilisateurs. L’algorithme de WeChat, la fameuse messagerie instantanée fourre-tout également utilisée comme porte-monnaie numérique, est capable de censurer les discussions privées en temps réel. Sina Weibo – le twitter chinois – de Sina Corporation, a été adopté par un tiers des internautes chinois, dont des célébrités locales, qui publient un total de 100 millions de messages par jour. Les entreprises et les agences médiatiques chinoises se servent aussi de la plateforme qui coopère aussi avec la politique de censure : une cellule spéciale de 1’000 personnes à la mission de surveiller tous les flux de messages.

Un succès pas à la hauteur 

La Chine possède de grands réseaux de médias sociaux, mais hormis TikTok, leur influence ne dépasse pas les frontières du pays. QQ, fondé en 1999 sous le nom Open ICQ environ 5 ans avant Facebook, compte 853 millions d'usagers. Il est loin de la base d’utilisateurs de Facebook. «Nous n’avons pas vu beaucoup de succès en Occident de la part des plateformes chinoises, hormis TikTok, mais les tendances asiatiques se sont transposées sur les réseaux occidentaux. Le marché asiatique est très spécifique, mais comme leurs plateformes possèdent de grandes ressources financières, nous continuons à les suivre de près», explique Richard Speetjens de Robeco.

La politique de Pékin est en cause: «Le principal obstacle à l'adoption généralisée des plates-formes de médias sociaux chinoises en dehors de la Chine est la sécurité, à savoir que les gens hésitent à utiliser une application chinoise dans laquelle les autorités chinoises pourraient avoir connaissance de ce qui est publié. Les plateformes de médias sociaux non chinoises sont également confrontées à ces problèmes de sécurité, qui ne sont donc pas propres aux applications chinoises», souligne Daryl Liew, responsable des investissements de Reyl Singapore en mettant le doigt sur la problématique des donnée privées qui ne se limite pas à une unique région au monde, comme nous l’avons vu avec les scandales qui ont éclaboussé Facebook.

L’effet de taille est indispensable pour gagner des parts de marché du nerf de la guerre: la publicité en ligne.

En 2019, Tencent a investi 150 millions de dollars dans l’antre de la libre expression Reddit à l’occasion d’une levée de fonds de série D. Un mariage a priori contre nature qui succède à son entrée dans le capital de Snapchat à hauteur de 12%. Pékin tenterait-il d’étendre son rayon de surveillance? L’idée a fait son chemin et l’Inde a banni les applications chinoises de son sol, tandis que la Navy américaine a interdit TikTok à ses troupes. C’est de bonne guerre car la grande muraille informatique chinoise bloque aussi l’accès des sites étrangers Facebook, Twitter, Instagram et Reddit en Chine.

Quel futur pour les réseaux sociaux?

A l'ère du numérique, l’effet de taille est indispensable pour gagner des parts de marché du nerf de la guerre: la publicité en ligne. Aujourd’hui, Facebook domine 37% du marché. «L'entreprise se développe en augmentant l'utilisation et en diffusant des publicités plus pertinentes, et non en augmentant les prix», constate Valeria Vine, Investment Specialist chez Capital Group. Aussi, «plus une plateforme de streaming est grande, plus elle peut réinvestir dans le contenu, ce qui permet de réduire les coûts et d'attirer encore plus d'utilisateurs», ajoute-t-elle. Enfin, Les consommateurs ont tendance à préférer les sites de médias sociaux populaires dont la base d'utilisateurs est importante.

Pour ne pas disparaître du paysage numérique comme le pionnier Myspace, les réseaux vont-ils continuer de se développer dans les années à venir? En quelques années, ils sont devenus si puissants, que les gouvernements ne savent plus comment les gérer. «Des futures réglementations pourraient impacter leurs affaires. Ce qui devrait rester gérable pour les plateformes occidentales, qui devraient s’en tirer avec des amendes. Mais pour les plateformes chinoises, le défi sera important», relève Richard Speetjens de Robeco. Le cours de l’action de Tencent a perdu 20% depuis que le groupe est dans l’œil du régulateur chinois de l’internet. Encore quelques gages de jeunesse sur le chemin de la maturité.

Les également les deux premières parties:
Décryptage d’une industrie passée de zéro à 50 milliards en 15 ans.
Evoluer pour remédier aux imperfections de jeunesse?

A lire aussi...