La rareté du Bitcoin ferait son prix?

Michel Girardin, Université de Genève

4 minutes de lecture

S’il est une vertu du Bitcoin, c’est celle de constituer à la base une monnaie «déflationniste».

Il y a pile une année, la Fed sortait l’arme nucléaire: plutôt que tergiverser sur le nombre de milliards à injecter sur les marchés, elle annonçait une augmentation sans limites des liquidités. Depuis ce jour, la valeur du Bitcoin a été multiplié … par 10.

Expliquer la hausse du Bitcoin autrement que ... par sa hausse n'est pas chose aisée. Il y a certes l'argument d'une crédibilisation grandissante apportée par des investisseurs institutionnels, tel qu'Elon Musk, le fougueux Président de Tesla, qui souffle le chaud et le froid sur la crypto-monnaie de référence. Crypto-experts ou crypto-évangelistes, d’aucuns voient sa valeur encore quintupler d’ici fin 2021. L’argument de la rareté programmée du Bitcoin est souvent évoquée pour expliquer sa hausse mais… quid des autres crypto-monnaies qui surfent sur l’abondance?

Il y a peu, nombreux étaient les crypto-experts qui voyaient dans l’achat de Bitcoin pour 1.5 milliards de dollars par Tesla un tournant pour les entreprises. Mais les banques d’affaire à Wall Street voient un frein à une adoption plus large. Ce vent de face, c’est sa volatilité. Ironie du sort, la volatilité dont se nourrit le Bitcoin est largement dûe … à sa progression vertigineuse: la crypto-monnaie vedette a multiplié par deux sa valeur depuis le début de cette année.

Pour pallier à une volatilité démesurée, les investisseurs se tournent vers les stablecoins.

Drôle de situation: d’un côté les influenceurs comme Elon Musk propulsent la crypto-monnaie de référence à des sommets inégalés avec son souhait d’avoir une utilisation élargie du Bitcoin par les entreprises, et de l’autre, les banques d’affaire qui se doivent d’assurer la liquidité de ces devises mettent leur holà, pour cause … de hausse excessive.

Pour pallier ce problème de volatilité démesurée, les investisseurs se tournent vers une autre catégorie de crypto-monnaie: les stablecoins. L’idée est simple: pour éviter les montagnes russes du Bitcoin, il s’agit de recourir à des crypto-monnaies adossées à… des devises traditionnelles, comme le dollar. Parmi celles-ci, il en est une qui fait beaucoup parler d’elle aujourd’hui: le Tether. Le nom de cette crypto-monnaie n’est d’ailleurs pas un hasard: «tether» signifie attache, ancrage. Avec l’équivalent de 34 milliards de dollars en circulation, la crypto-monnaie émise par la société éponyme offre un double avantage par rapport au Bitcoin: elle est beaucoup plus stable que ce dernier, attendu que pour chaque Tether en circulation, l’entrepris émettrice achèterait la contrepartie en dollars américains, qu’elle utilise comme réserve. Outre la moindre volatilité, cette réserve «1 pour 1» offre également l’avantage non négligeable de faciliter la conversion des Tethers de et vers la devise de l’Oncle Sam.

Tether contre Bitcoin

Seulement voilà, la garantie de la contrepartie est à mettre au conditionnel. L’entreprise Tether est sous enquête aux Etats-Unis, la véracité de ses réserves étant tout sauf clairement établie. Le lien entre le Tether et le Bitcoin? Selon une estimation récente, au moins deux tiers des achats de Bitcoin passent à travers le Tether. Outre l’opacité qui entoure ses réserves en dollars, le Tether souffre d’un autre problème: celui d’une offre potentiellement illimitée. En ce sens, le Téther, comme la plupart des autres crypto-monnaies d’ailleurs, se démarquent radicalement du Bitcoin.

Les économistes autrichiens avaient été horrifié par l’hyperinflation
allemande de 1923, suite d’une création monétaire débridée par la Reichsbank.

Le Bitcoin a vu le jour en 2009, avec une particularité qui, tout de suite, a séduit les «libertariens», ceux qui n’ont qu’un seul réel objectif: donner le plus de liberté possible aux individus. L’attrait du Bitcoin, c’est son offre limitée en quantité et… dans le temps. Le volume émis de Bitcoins a été fixé une fois pour toute à sa naissance, et ne sera jamais augmenté, quelque soit le succès de la crypto-monnaie.  Mieux encore, l’offre de Bitcoin est programmée pour être réduite dans le temps. En cela, les partisans du Bitcoin s’inspirent de l’école autrichienne d’économie dans sa critique du système monétaire tel qu’il prévaut aujourd’hui. Selon cette école dirigée dès 1871 par Eugen von Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, les cycles économiques sont la conséquence inévitable des politiques des banques centrales. Lorsque celles-ci jouissent d’un pouvoir sans limite de création monétaire (sans la contrainte du stock d’or qu’elles détiennent), la conséquence en est l’inflation galopante et la dévaluation est inévitable. Les économistes autrichiens avaient été horrifié par l’hyperinflation qu’avait connu l’Allemagne en 1923, des suites d’une création monétaire débridée par la Reichsbank pour payer les réparations de la 1ère guerre mondiale. Nombreux sont les partisans du Bitcoin qui trouvent de la sympathie pour le «confinement» dans lequel il faudrait placer les banques centrales, même lorsque la pandémie n’est plus.

Au chapitre des épisodes historiques dont se régalent les crypto-évangelistes qui ne jurent que par le Bitcoin, nous trouvons la belle histoire ci-après.

La monnaie à l'âge de la pierre: un Bitcoin avant l'heure?

Nous sommes sur l’île de Yap, en 1899. Située en Micronésie, cette colonie allemande ne dispose d’aucun métal pour frapper monnaie. Les insulaires décident de recourir à une lointaine tradition et se tournent vers la pierre, ou plus précisément le calcaire, que d’intrépides navigateurs yapais se procurent sur une île distante de plus de 600 kilomètres. Le calcaire y est extrait et taillé sous forme de roue géante, pesant l’équivalent du poids d’une voiture.

L'histoire des pierres colossales de l'Île de Yap reste emblématique.

Ces pièces colossales sont ensuite ramenées sur l’Île de Yap à bord d’embarcations primitives. Et la valeur de la pierre sera proportionnelle à la dangerosité du périple.


Les pierres de l’Île de Yap, ancêtres du Bitcoin?

De retour sur l'île de Yap, le transport terrestre de ces immenses pierres n’étant guère plus aisé que le maritime, les Yapais vont vite abandonner l'idée de déplacer les pierres pour pouvoir effectuer leurs transactions.

Cette difficulté du transport va avoir une conséquence fondamentale et pour le moins originale, qui est de dissocier la richesse de tout un chacun avec la possession physique de ses moyens de paiement. Pour qu'une nouvelle pierre vienne s'ajouter au patrimoine d’un Yapais, il n'est en effet pas nécessaire de la posséder physiquement. Il suffit que les autres villageois en attestent l'existence. La mémoire collective agit en tant que registre de la fortune, où que se trouvent les pierres. A leur insu, les Yapais adoptent un système proche de celui qui régit le Bitcoin aujourd'hui: foin de banque centrale responsable de l’émission monétaire, celle-ci émane de la technique du registre décentralisé, plus connue aujourd’hui sous le nom de blockchain.

Cette notion abstraite de la propriété et de la richesse va connaître son apogée avec l'histoire fascinante d’une famille yapaise fortunée. Son patrimoine est constitué d’une pierre légendaire, aux proportions gigantesques, mais qui n'a jamais été vue de quiconque. En effet, la pierre a coulé avec son embarcation lors de son transport vers l'île. Rentrés bredouilles, les navigateurs n'ont à leur actif que l'histoire de cette pierre géante et de la tempête qui a croisé leur chemin, les forçant à se séparer de leur précieuse cargaison.

La progression exponentielle du Bitcoin relèverait
de l’annonce de la Fed de se lancer dans un «QE infinity»

A l'écoute du récit, les villageois yapais s’accordent rapidement sur la position à aborder. Les quelques mètres-cubes d’eau qui les séparent de la pierre seraient-ils propres à diminuer ses vertus? Ses proportions colossales, le périple des marins qui l'ont transporté, voire le naufrage lui-même ... voilà ce qui lui confère sa précieuse valeur! Dès lors, au sein de la mémoire collective des villageois, cette épave gisant au fond de l’eau prend autant de valeur que si elle avait été exposée devant l’habitation familiale du vaillant navigateur.

Vous vous demandez sans doute pourquoi les habitants de ces îles n’utilisent plus ces pierres comme monnaie? C’est bien simple: leur valeur était conférée par leur rareté. La quantité de pierres trouées a considérablement augmenté lorsqu’un capitaine irlandais échoué sur l’île a décidé d’utiliser des techniques plus sophistiquées pour les transporter. L’excès d’offre de monnaie de pierre qui en a résulté s’est traduit par une flambée des prix sur l’île, conjuguée à une perte intégrale de la valeur de la monnaie: ces pierres n’ont aujourd’hui qu’une valeur ornementale.

Il n’est pas surprenant d’apprendre que l’histoire de la monnaie de Yap circule aujourd’hui dans les milieux des partisans des crypto-monnaies. La comparaison avec cette dernière peut se faire à deux titres: l’utilisation d’un registre pour lui conférer sa valeur, et … la nécessité de contenir l’offre de la monnaie pour en préserver la valeur.  Voire l’augmenter! Ainsi donc, la progression exponentielle du Bitcoin depuis une année relèverait de l’annonce de la banque centrale américaine de se lancer dans un «QE infinity», soit un assouplissement sans limite de sa politique monétaire. Fort bien, mais alors quid des quelques 495 autres crypto-monnaies qui ont connu des progressions bien plus vertigineuses que le Bitcoin?

En conclusion, s’il est une vertu du Bitcoin, c’est celle de constituer à la base une monnaie «déflationniste», soit un contre-pouvoir bienvenu aux monnaies laissées aux mains des banques centrales qui jouent aux petits imprimeurs depuis la crise de 2008. Il est donc dommage que le gros de l’émission des Bitcoins aujourd’hui transite par une monnaie comme le Tether, dont les vertus de «stablecoin» restent très opaques et, surtout, dont les créateurs se gardent bien de limiter la quantité en circulation. Le Tether rejoint dès lors la catégorie des monnaies potentiellement inflationnistes – comme la plupart des autres crypto-monnaies d’ailleurs - que pilotent du mieux qu’elles peuvent les banques centrales aujourd’hui.

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