La biodiversité doit être intégrée d’emblée dans la gestion d’actifs

Yves Hulmann

3 minutes de lecture

La conférence GRASFI à Zurich a permis de faire le point sur les avancées de la recherche pour protéger les écosystèmes, observe Robert-Alexandre Poujade de BNPP AM.


©Keystone

Tout au long de l’été, les enjeux liés au changement climatique ont dominé l’actualité dans de nombreux pays de l’hémisphère nord. En comparaison, les implications liées à la biodiversité restent, elles, souvent reléguées au second plan, en dépit de la dégradation rapide de certains écosystèmes. Pourquoi est-ce le cas et que peuvent faire les acteurs de la recherche et du secteur financier sur ce plan? C’est l’un des thèmes qui a été abordé dans le cadre de la 5e conférence annuelle GRASFI qui s’est tenue pendant trois jours début septembre à Zurich. Fondée en 2017, la Global Research Alliance for Sustainable Finance and Investment (GRASFI) se décrit comme le réseau le plus avancé pour la recherche interdisciplinaire consacrée à la finance et à l’investissement durable. L’événement co-organisé par le Center for Sustainable Finance and Private Wealth (CSP) et le Center of Competence for Sustainable Finance (CCSF) de l’Université de Zurich, a été l’occasion pour différents acteurs issus du secteur financier et du monde académique de faire le point sur la possibilité d’utiliser les résultats de travaux de recherche dans l’optique de mettre en œuvre des politiques de placement qui tiennent compte des enjeux liés au changement climatique et à la biodiversité.

Prendre en compte les avancées de la recherche

Parmi les intervenants figurait Robert-Alexandre Poujade, analyste ESG senior chez BNP Paribas Asset Management (BNPP AM) et responsable des questions liées à la biodiversité. Pour l’analyste, qui a notamment piloté la réflexion de BNPP AM au sujet du capital naturel, une telle manifestation est aussi l’occasion de s’informer sur les avancées récentes des recherches issues du monde académique: «Les scientifiques travaillent souvent sur des questions très techniques, très spécialisées. Mieux vaut être en contact tout de suite avec eux afin de pouvoir prendre en compte les enseignements de leurs travaux», estime-t-il.

«Quand un tel cadre, quasi normatif, est adopté par différentes parties, cela devient au final une sorte de standard pour toute la branche.»

Quels sont les exemples de recherches en lien avec la biodiversité qui peuvent intéresser les acteurs de la financer durable? Robert-Alexandre Poujade cite par exemple des études sur les écosystèmes côtiers, notamment les zones qui font office de tampon entre les forêts tropicales et la mer. Elles ont constaté qu’il y a une forte interdépendance entre la préservation des mangroves et les stocks de poissons présents dans ces zones. «De tels phénomènes croisés sont étudiés par les scientifiques. Il est important pour nous d’avoir connaissance des résultats de leurs travaux pour prendre ensuite les bonnes décisions lorsqu’il s’agit de mettre en place des mesures appropriées pour préserver la biodiversité dans certaines régions du globe», explique-t-il.

Une prise de conscience encore insuffisante

Les investisseurs finaux sont-ils aussi sensibles aux aspects liés à la préservation de la biodiversité qu’aux enjeux climatiques et aux mesures destinées à réduire les émissions de CO2? Robert-Alexandre Poujade observe une évolution à cet égard: «Il y a quelques années, toute l’attention était portée sur le climat. Certes, la biodiversité n’occupe encore que peu de place par rapport aux enjeux climatiques - même si la crise en lien avec la réduction de la biodiversité est au moins tout aussi marquée», juge-t-il. «Il n’y a pas encore eu une prise de conscience suffisante qui soit à la hauteur de l’ampleur de la crise de la biodiversité», regrette-t-il. Néanmoins, les choses sont en train de changer progressivement, aussi grâce aux travaux menées par certaines organisations telles que l’IPBES, un groupe international d’experts sur la biodiversité qui ont contribué à sensibiliser les gouvernements, les entreprises et les investisseurs sur ces questions.

Le reporting extra-financier gagne en importance

Comment les recommandations émises par de telles organisations peuvent-elles avoir un impact concret en matière d’investissements? Celui-ci peut se traduire de différentes manières dans le monde financier. Premièrement, il y a la question de l’information qui est fournie aux clients. «Les clients, notamment institutionnels, veulent aujourd’hui avoir des informations sur tous les aspects liés à leurs placements, y compris sur le plan environnemental», observe l’analyste. Et c’est même devenu une obligation légale dans certains pays. Il y a désormais de nombreuses obligations de reporting extra-financier qui sont exigées. En France, l’article 29 de la loi énergie climat repose sur les deux objectifs suivants: d’une part, une meilleure intégration des enjeux climatiques et de biodiversité au sein des politiques d'investissement; d’autre part, la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la gestion des risques.

Les recommandations finissent par s’établir comme des normes

Plus généralement, il y a aussi un ensemble de recommandations qui, lorsqu’elles sont largement admises, finissent par faire office de normes au sein de l’industrie. Alors que les travaux de la TCFD (Taskforce on Climate-related Financial Disclosures), un groupe de travail mis sur pied dans la suite de l’Accord de Paris, font référence en matière climatique, la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) est son équivalent dans le domaine de la biodiversité. Ce que la TNFD recommande aura une influence sur la façon de travailler dans la gestion d’actifs, analyse Robert-Alexandre Poujade. «Quand un tel cadre, quasi normatif, est adopté par différentes parties, cela devient au final une sorte de standard pour toute la branche. Il est difficile pour les gérants de rester complètement à l’écart de tels développements», anticipe-t-il.

Nécessité de procéder à des arbitrages

En termes quantitatifs, est-il possible de mesurer la qualité de la biodiversité de la même façon qu’on le fait pour les émissions de CO2? L’approche est plus complexe s’agissant de la biodiversité, reconnaît l’expert. En effet, si, en ce qui concerne le climat, il est possible de fixer des objectifs de réduction de CO2 à atteindre année après année, la préservation de la biodiversité nécessite, elle, la prise en compte de plusieurs critères différents, tels que la pollution de l’eau, de l’air ou de la préservation de certains espaces naturels.

Enfin, il est parfois aussi nécessaire d’arbitrer certains conflits entre les objectifs poursuivis en matière de promotion des énergies renouvelables et la préservation de la biodiversité. Robert-Alexandre Poujade cite par exemple des projets de barrages de très grande dimension qui interrompent la continuité des écosystèmes le long des fleuves. Pour l’expert, c’est pourquoi il est d’autant plus important d’intégrer d’emblée les questions de biodiversité lorsque l’on évalue des projets dans tous les domaines, y compris pour la production d’énergies renouvelables.

A lire aussi...