L’Europe à un point d’inflexion

Johan Van Geeteruyn, DPAM

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Le caractère structurel des dépenses d’armement pourrait donner lieu à des revalorisations significatives.

© Keystone

 

Le conflit avec l’Iran est entré dans une phase plus dangereuse et plus systémique et l’attaque de drones à Chypre représente l’escalade la plus significative de ce conflit. Bien que les principales cibles de l’Iran restent les États-Unis et Israël, et que les pays du Golfe soient les premiers touchés, cette attaque montre que les répercussions s’étendent à l’Europe.

Par ailleurs, les frappes sur les pays du Golfe ont des effets significatifs sur l’Europe: des dizaines de milliers de citoyens européens vivent et travaillent dans les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn et Oman, souvent dans des zones proches des infrastructures militaires américaines. Des entreprises européennes sont largement implantées dans la région et leurs activités vont de la production d’énergie et de la pétrochimie à l’aviation, en passant par la logistique et les services financiers. Or, ces activités se trouvant souvent à proximité d’installations stratégiques, elles pourraient devenir des cibles en cas de nouvelle escalade du conflit.

Pour l’Europe, les implications sont claires: certaines parties du continent sont clairement à portée d’atteinte des systèmes iraniens et, dans les pays du Golfe, l’Europe doit être en mesure d’offrir une certaine sécurité à ses ressortissants, à ses entreprises et à ses chaînes d’approvisionnement partout où elles opèrent.

Réarmement incontournable

Le réarmement européen a véritablement commencé après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Du fait de son ampleur, cet effort représente le changement le plus significatif de la politique de défense européenne depuis des décennies. Au vu de la fragmentation géopolitique croissante et du renouveau d’instabilité dans la région du Golfe, il devient toujours plus urgent de disposer de capacités de défense crédibles. L’hésitation qui a longtemps caractérisé la réponse européenne à la guerre en Ukraine ne peut plus durer. Désormais, trois éléments structurels convergent.

Une plus grande autonomie dans la production, la logistique et les technologies de défense est devenue une priorité stratégique.

L’engagement politique

Les gouvernements européens sont passés d’un soutien rhétorique à un investissement durable dans la défense. Les dépenses militaires de nombreux pays atteignent ou dépassent désormais le seuil des 2% annuels du PIB fixé au sein de l’OTAN en 2006. À la suite des pressions renouvelées de Washington, de la détérioration de l’environnement sécuritaire et de discussions au sein de l’OTAN, l’objectif est de relever le seuil des dépenses pour le porter à 3% du PIB ou plus ces dix prochaines années. Certains pays dépassent déjà ce niveau, notamment en Europe de l’Est où la perception du risque est plus élevée.

Accroissement des capacités de production

Les entreprises européennes d’armement augmentent rapidement leur capacité productive. Les chaînes de fabrication de munitions, de systèmes de missiles, de drones et de plateformes de défense aérienne se multiplient à travers tout le continent. Les investissements s’accélèrent dans divers domaines tels que les systèmes radar, la cybersécurité, les ressources navales et les technologies militaires utilisant l’IA.

Les carnets de commandes des principales entreprises européennes de défense ont atteint des niveaux record, souvent grâce à des contrats d’Etat pluriannuels, ce qui leur confère une excellente visibilité sur le plan du chiffre d’affaires et des marges. Par ailleurs, les intercepteurs de missiles pourraient devenir une nouvelle priorité stratégique, plusieurs États de l’Union européenne ayant récemment averti d’une potentielle pénurie ainsi que la nécessité de trouver des solutions rentables pour contrer la menace que représentent les drones bon marché.

Vers l’autonomisation

En plus d’augmenter son budget de défense, l’Europe s’efforce de réduire sa dépendance vis-à-vis des fournisseurs non européens. En effet, les récents conflits ont bien montré l’importance stratégique des chaînes d’approvisionnement, notamment dans le domaine des drones. Selon divers rapports portant sur la guerre en Ukraine, les drones assemblés localement dépendent largement d’intrants externes, une grande partie des composants essentiels tels que les batteries, les capteurs et le matériel électronique étant fabriqués en Chine.

Pour renforcer sa capacité domestique de défense, l’Europe a pris diverses initiatives dont le Fonds européen de défense, la mise en place de réseaux d’approvisionnement communs ou encore le resserrement de la coordination entre l’UE et l’OTAN. Ainsi, une part croissante des budgets d’approvisionnement en armement va aux entreprises européennes capables de fournir des systèmes critiques. Ces évolutions parlent en faveur d’un cycle d’investissement structurel axé sur des politiques de long terme et dotées d’une bonne visibilité.

Battre le fer quand il est chaud

Les chocs géopolitiques récents ont renforcé la conscience européenne de la vulnérabilité des infrastructures critiques et des routes d’approvisionnement internationales. Le sabotage des gazoducs Nord Stream en mer Baltique, les incidents répétés au niveau des câbles sous-marins de télécommunication dans les eaux européennes, ainsi que les attaques contre des navires commerciaux en mer Rouge ont révélé la fragilité d’infrastructures clés pour le commerce international. La récente montée des tensions dans la région du Golfe vient encore ajouter aux risques inhérents au transport maritime de produits énergétiques ainsi qu’à la détention d’actifs commerciaux à l’étranger.

L’Europe est fortement dépendante des importations maritimes et des corridors énergétiques qui traversent le Moyen-Orient. À mesure que ces routes subissent une pression croissante, le besoin de capacités navales renforcées se fait plus pressant. Par ailleurs, les gouvernements européens accordent une priorité grandissante aux capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance dans le but de surveiller le trafic maritime, les infrastructures énergétiques et les goulets d’étranglement stratégiques.

En outre, les ports, les raffineries et les centres logistiques nécessitent une protection cybernétique renforcée, car la vulnérabilité numérique devient une préoccupation majeure en matière de sécurité. La prolifération des drones et des missiles accroît également la demande de systèmes d’interception avancés capables de protéger à la fois les installations militaires et les infrastructures civiles. La pression s’étend aux chaînes d’approvisionnement elles-mêmes. Une plus grande autonomie dans la production, la logistique et les technologies de défense est devenue une priorité stratégique.

L’exposition accrue des citoyens et entreprises européens à l’étranger renforce cette dynamique. Les gouvernements se trouvent confrontés à des pressions accrues pour renforcer les capacités de protection des actifs étrangers, développer des systèmes de réponse aux crises plus rapides et étendre la diplomatie de la défense dans les régions où les intérêts européens sont présents. Bien que ce moteur de l’investissement dans la défense fasse souvent l’objet d’une attention moindre, il reste néanmoins très pertinent.

Du point de vue des marchés financiers, les investisseurs tendent généralement à intégrer ces évolutions avec un certain retard. Historiquement, les premières étapes des cycles de dépenses d’armement ne donnent lieu à des revalorisations significatives que lorsque le marché reconnaît que la tendance est structurelle et non pas temporaire. Or il est clair que l’Europe a maintenant adopté une nouvelle posture en matière de sécurité: les dépenses d’armement ne sont plus considérées comme une réponse passagère aux crises, mais comme une priorité structurelle.

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