L’ascenseur social fonctionne mieux en Suisse qu’ailleurs

Emmanuel Garessus

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Tandis que les systèmes de redistribution sont à la peine, une étude révèle que l’influence de la famille dans les inégalités de revenu est plus faible qu’ailleurs.

 

La lutte contre les inégalités bat son plein. Elle s’appuie sur l’idée qu’une inégalité croissante des revenus provoquerait une érosion de la démocratie, ainsi que le montrent les travaux récents d’Eli Rau et Susan Stokes (PNAS, décembre 2024). Mais existe-t-il un effet de cause à effet? L’économiste Tibor Rutar en doute dans un papier publié cette semaine (sur substrack.com). L’étude de Rau et Stokes bute, à son avis, sur «les problèmes habituels que sont la causalité inverse et le biais lié aux variables omises (qui) ne sont abordés que de manière superficielle, voire pas du tout.»

Les politiques menées contre les inégalités se poursuivent malgré tout, notamment à travers les projets d’alourdissement de la fiscalité. Cette stratégie est-elle efficace? Les résultats des études diffèrent d’un pays à l’autre.

«De cette étude sur 700’000 personnes, il ressort que le milieu familial n’explique que 16,2% des inégalités de revenus en Suisse.»

C’est dans ce contexte que l’Institut de recherche IWP de l’Université de Lucerne publie une étude innovante sur les inégalités de revenus en Suisse et dans divers autres pays. Ses conclusions interrogent sur la volonté politique de s’attaquer aux inégalités modestes et sur ses conséquences.

L’innovation tient ici à l’analyse de l’influence de la famille dans la mobilité sociale. Les auteurs partent de l’hypothèse selon laquelle ce sont moins les inégalités en soi qui importent que la mobilité sociale, c’est-à-dire la possibilité de l’individu de gravir les échelons dans la société. Le risque de conflits sociaux est en effet bien moindre dans une société si chacun peut saisir sa chance et réussir économiquement.

La famille, responsable de 16% des inégalités

L’étude de l’IWP, menée par Jonas Bühler, Melanie Häner-Müller et Christoph A. Schaltegger, à partir de données fiscales et de sécurité sociale (publiée dans la Review of Income and Wealth), est également innovante parce qu’elle ne se penche pas sur la corrélation entre le revenu d’un parent et celui des enfants à l’âge adulte. Elle examine en effet «la similarité des revenus ultérieurs des frères et sœurs. Cette méthode permet une évaluation plus complète de l'influence du contexte familial qu'une simple comparaison parent-enfant. Les frères et sœurs partagent non seulement les mêmes parents, mais grandissent souvent dans la même communauté, fréquentent des écoles similaires et évoluent dans un environnement social comparable», indiquent les auteurs.

De cette étude sur 700’000 personnes, il ressort que le milieu familial n’explique que 16,2% des inégalités de revenus en Suisse. La mobilité sociale est donc très forte en Suisse. Dans notre pays, plus de 80% des différences sont dues à d’autres facteurs, tels que les choix personnels, les talents ou la chance. A titre de comparaison le milieu familial explique 43% des inégalités de revenu en Allemagne et 49% aux Etats-Unis.

Sur le plan de la politique fiscale, ces résultats montrent par exemple que la Suisse n’a aucune raison d’imposer les successions et les donations. Les résultats préliminaires ont été publiés en septembre 2024. La version désormais publiée a fait l'objet d'une évaluation par les pairs et d'améliorations méthodologiques.

Les auteurs se penchent aussi sur onze caractéristiques du milieu familial (le revenu, le niveau d'instruction, l'origine, la taille de la famille, la situation professionnelle, la langue maternelle, le lieu de résidence et la région linguistique). Ensemble, ces facteurs expliquent moins de 12% de l'influence familiale mesurée. Il s’avère que l'influence familiale mesurée demeure faible, que l'on considère les revenus à différentes étapes de la vie active, que l'on exclue les revenus les plus bas ou que l'on analyse les frères et sœurs séparément, selon l’IWP.

Sur le plan politique, les milieux de gauche placent la lutte contre les inégalités au sommet de leurs priorités et proposent de taxer davantage les «hauts revenus», alors que les milieux libéraux préfèrent se concentrer sur la réduction de la pauvreté. Pour eux, la liberté individuelle prime sur l’égalité parce qu’elle permet d’accroître la prospérité de tous.

Mais avec la montée en force, y compris dans le monde des idées, des géants de la Big Tech, un autre courant de pensée mérite d’être évoqué qui se nourrit des écrits du philosophe français René Girard (voir la Biographie de René Girard, par Benoìt Chantre, Grasset, 2023, 1152 pages). Sa pensée se propage très rapidement aux Etats-Unis en particulier au sien de la Big Tech. D’ailleurs Peter Thiel a analysé de très près René Girard (voir: Le temps du centaure, de Julien Rochedy, Ed.Hétairie, 2026).

René Girard s’est rendu célèbre pour sa théorie du mimétisme. Selon cette dernière, l’individu désire avant tout ce que d’autres désirent. Dès lors la violence, dans une société, naît non pas de la différence mais de «la ressemblance excessive, de la rivalité entre des individus ou des groupes devenus interchangeables dans leurs désirs». L’égalitarisme serait donc source de violence. Comme le résume Rochedy: «Plus les hommes se ressemblent, plus ils peuvent se comparer, plus ils peuvent se haïr». L’égalité ne peut donc être un but puisqu’elle peut «multiplier les occasions de rivalité, donc de violence». Cette dernière est alors canalisée contre une victime, le «bouc émissaire». Laquelle de ses théories s’imposera-t-elle ces prochaines années?

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