Les tendances économiques permettent de mieux comprendre certaines tendances politiques. Or une tendance établie depuis un siècle a récemment été brisée. La part des profits des entreprises sort de sa zone de fluctuations séculaire et s’envole littéralement. Elle représentait entre 4 et 7% du PIB américain depuis 1930, selon l’analyse de la Fed de St.Louis. Le point bas correspond aux récessions et le plus haut de 7,4% a été atteint 1965. Tout récemment, la courbe a explosé. Elle atteint 9,2% en 2024. Cette observation rejoint la formidable accélération de la hausse des profits par unité de production non-financière depuis 2020. Il est vrai que les profits augmentent lors des sauts de productivité. Des progrès tels que le transport aérien, l’informatique, l’ère de l’information ont dopé la productivité. Mais cette fois l’envol des profits sort de la norme et précède les gains attendus de l’IA.
En même temps que la part des profits explose, la part des salaires au PIB décline, même si ce phénomène n’est pas nouveau puisqu’il se produit depuis 70 ans, selon le graphe de la même Fed de St.Louis. De 51,6% en 1970, elle a continuellement diminué jusqu’à atteindre 42% en 2013, un peu remonter et redescendre à 42,7% en 2024. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les appels à une fiscalité plus forte envers les plus riches se multiplient. Et que certaines grandes villes américaines, comme New York, et bientôt peut-être Washington, élisent un maire très à gauche.
Le principal reproche concernant la gouvernance concerne les structures d’incitations fortement biaisées au profit d’une poignée de fondateurs et directeurs.
Une question de gouvernance
La question porte sur l’avenir de ces tendances à l’aune des IPO spectaculaires de SpaceX et de certains grands groupes de l’IA. Les conditions offertes à ces géants des temps post-modernes s’éloignent de plus en plus souvent des habitudes et des règles de bonne gouvernance. Dans le passé, un écart avec les références s’est souvent mal terminé. En sera-t-il cette fois aussi avec le boom des valeurs technologiques?
Mike O’Sullivan, pour le magazine Barron’s, indique que les Etats-Unis comptent 1680 unicorns et, en termes de valeur, 40% d’entre elles sont liées à l’IA. Il est donc crucial que la gouvernance de l’IA soit irréprochable. Mais à son avis, la gouvernance de ces sociétés de l’IA ne se situe, «dans le meilleur des cas, qu’à un stade d’adolescence». Il ajoute que la structure du capital des sociétés liées à l’IA est très différente de celle des valeurs internet au tournant du siècle: Les groupes de private equity y sont nettement plus fortement représentées tandis que l’Etat, d’anciens représentants du gouvernement et des personnalités politiques en sont actionnaires.
Pour ne rien arranger à l’analyse des comptes, les leaders de la Big Tech sont eux-mêmes des investisseurs dans d’autres sociétés technologiques et indiquent comme «autres revenus» les gains de leurs participations.
Le principal reproche concernant la gouvernance concerne les structures d’incitations fortement biaisées au profit d’une poignée de fondateurs et directeurs. Le magazine critique que «La constitution de sociétés dans des paradis réglementaires, l'interdiction des recours collectifs d'actionnaires et le recours massif à la rémunération en actions sont désormais la norme». Nous verrons bien si la valeur des sociétés évolue dans le même sens que leur gouvernance.
L’étrange exception pour SpaceX
L’un des cas les plus flagrants de cette détérioration est intervenue lors de l’entrée en bourse de SpaceX, ou plus exactement l’intégration de SpaceX dans les indices.
En principe, une action est intégrée dans l’indice après un an de cotation. Dans le cas du groupe d’Elon Musk, le Nasdaq, le MSCI et le FTSE Russell ont changé leurs règles pour autoriser une entrée accélérée de SpaceX. En revanche, le S&P a refusé de les modifier. Une règle visant à éviter l’excès de volatilité est donc mise de côté. Le perdant sera la gestion passive, donc les investisseurs passifs, eux qui représentent la moitié du total aux Etats-Unis. Les indices ne sont pas dépendants d’agences étatiques. Ce sont des organismes privés. Est-ce satisfaisant?
Nous verrons si les introductions d’OpenAI et Anthropic protègent mieux les intérêts des petits investisseurs. En tous les cas, la recherche s’étonne de certains aspects «bizarres» de leur gouvernance, à l’image de l’étude AI Corporate Governance and Ben & Jerry’s Risk» (European Corporate Governance Institute; Jessy Fried and Idan Reiter, mai 2026). La question porte ici entre le conflit entre la recherche de profit et la mission sociale de l’entreprise. Dans le cas de Ben & Jerry’s, une filiale Dunilever, l’expérience n’avait pas fonctionné. L’IA ne doit donc pas conduire à l’élimination de décennies d’études sur la bonne gouvernance d’entreprise.