Visées étatiques sur les sociétés de l’IA

Emmanuel Garessus

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De Donald Trump à des voix de gauche, les appels à prendre des participations étatiques dans l’IA s’accumulent. Une réponse douteuse sous couvert de souverainisme.

 

L’IA va tout changer. Il est donc tentant de contrôler ses avancées et ses bénéfices. Cela amène Donald Trump à évoquer l’établissement de «partenariats» entre le gouvernement et les sociétés de ce secteur. Le terme de «partenariat» n’est pas défini mais il laisse supposer des participations étatiques au capital des sociétés, dont l’augmentation de valeur bénéficierait aux citoyens. Le monde se dirige-t-il vers une étatisation des leaders de l’IA?

L’engagement accru de l’état s’inscrit dans une tendance longue. Ces 12 derniers mois, aux Etats-Unis, l’Etat a pris des participations dans plus d’une vingtaine de sociétés, note l’Institut libéral Cato. Si l’investissement technologique le plus connu est la prise de participation par l’Etat de 9,9% dans Intel, dans les semi-conducteurs, en août 2025, la liste de sociétés comprend des acteurs du quantum computing, des groupes miniers, notamment dans les terres rares, des sociétés de défense, de missile et de l’énergie nucléaire (Westinghouse). L’endettement des Etats ne semble guère briser cet élan.

Les Etats-Unis ne font pas cavalier seul. La France investit dans les start-up du secteur via son programme France 2030. L’Etat prend aussi des participations à travers sa banque publique Bpifrance, par exemple dans Mistral AI, et les Caisse des dépôts. L’Etat allemand n’utilise pas le biais des participations directes mais préfère les subventions. 

Le Royaume-Uni utilise son Sovereign AI pour financer son écosystème national. En Corée du Sud, l’Etat injecte des milliards par le biais de son National Growth Fund et de la Korea Development Bank, qui prennent des participations directes, comme dans la licorne Upstage. L’agence Reuters indique que le président «annoncera prochainement un vaste projet d'investissement, qui marquera une transformation fondamentale de sa stratégie de croissance». Et en Chine, tandis que Pékin semble s’intéresser à participer au tour de table de DeepSeek, le partenariat entre le privé et l’Etat est déjà très étroit.

La question de la gouvernance n’est pas réglée lorsque l’Etat devient co-propriétaire de sociétés.

Un goût de souverainisme

Ce nouvel élan étatiste s’habille de souverainisme et plaît à de nombreux courants politiques. Aux Etats-Unis, l’idée d’un «pilotage» étatique de l’IA est recommandé par un démocrate comme Bernie Sanders, qui  aimerait qu’elle prenne la forme d’une taxe de 50% sous forme de titres de sociétés de l’IA. En France, le socialiste Raphaël Glucksman déclarait ce week-end: «Nous planifierons des investissements massifs publics et privés pour une IA souveraine dont l’intégration dans la vie sociale et économique sera pilotée, encadrée, gérée avec la puissance publique». Pour cet élu, «notre ennemi à un visage. Il s’appelle Elon Musk, Sam Altman». 

A l’évidence, les disruptions technologiques conduisent aux mêmes réponses que les crises financières. On dénonce les entrepreneurs et on fait appel à l’Etat. Ce qui fait dire à l’essayiste Laurent Alexandre qu’au lieu de chercher à combler le retard avec les Etats-Unis, Raphaël Glucksman cherche des boucs émissaires. Laurent Alexandre est pourtant mal placé pour se positionner en défenseur du laisser-faire. Dans son dernier livre sur l’IA, la première des 23 décisionw qu’il suggère de prendre face à l’IA consiste à «créer un fonds souverain européen de l’IA, copropriétaire des capacités de calcul stratégiques, qui redistribue des dividendes technologiques à chaque citoyen.» (Vivre 1000 ans: Quand l’IA règne et la mort recule, Edition Buchet Chastel, 2026). Son appel à «organiser la copropriété» s’inscrit dans un pur esprit planificateur.

La question de la gouvernance n’est pas réglée lorsque l’Etat devient co-propriétaire de sociétés. Aux Etats-Unis, jusqu’ici le Congrès américain, dominé par les républicains, n’a nullement fait obstacle à ces acquisitions, ni précisé leur statut juridique. Aujourd’hui, la question concerne le projet de loi de la Chambre des représentants visant à renouveler le Defense Production Act. «Tel qu’il a été amendé en commission, ce projet de loi établirait de fait un cadre régissant les prises de participation de l’exécutif», selon l’Institut Cato. Ce dernier précise que «ce projet de loi permettrait à un membre du Comité chargé de la loi sur la production de défense (DPA) de réaliser un investissement en capital dès lors que le gérant du Fonds DPA estime que l'entreprise ne peut obtenir de capitaux privés supplémentaires à des conditions commercialement raisonnables. Il désignerait le secrétaire au Trésor comme gérant du fonds, limiterait la participation publique totale à moins de 15 % du capital d'une entreprise, ferait passer le plafond du Fonds DPA de 750 millions à 2 milliards de dollars, et imposerait des obligations en matière de documentation et de reporting pour les opérations concernées.»

Un problème de réglementation

Cette volonté déclarée du Gouvernement Trump de prendre des participations «brouille des lignes qui devraient pourtant être bien définies. Le gouvernement doit être le régulateur tandis que le marché alloue les capitaux», rappelle justement l’Institut Cato. Dans des secteurs qui mélangent les rôles – qu’il suffise de penser au secteur des hôpitaux en Suisse – les incitations ne fonctionnent plus correctement et l’émergence de nouvelles sociétés est rendue plus compliquée si bien que c’est l’efficience du secteur qui en pâtit. Les décisions sont fondées sur des objectifs politiques et non plus économiques.

Comme le marché de l’IA est encore jeune et en plein développement, il ne serait guère possible d’imaginer que les représentants de l’Etat fassent les meilleurs choix possibles à long terme et anticipent les tendances qui s’imposeront et restent neutres dans leurs décisions. «Déterminer dès à présent les gagnants et les perdants par le biais d'investissements publics risque de faire pencher la balance en faveur de certaines entreprises et, plus généralement, de perturber les investissements privés», selon Jennifer Huddelston et Tad DeHaven.

La question n’est pas de s’opposer à toute forme de régulation de l’IA, mais de respecter les principes qui ont fait leurs preuves. Cet institut libéral en propose quatre: «Les décideurs politiques devraient commencer par examiner ce que la législation actuelle couvre déjà. Ils devraient éviter la mise en place d'un ensemble disparate de réglementations étatiques qui risquerait de créer des perturbations. Ils devraient améliorer la culture numérique et l'éducation en matière d'IA afin de répondre aux inquiétudes concernant les bouleversements sur le marché du travail et la désinformation. Enfin, ils devraient mettre en place des garanties concernant l'utilisation des données et de l'IA par les pouvoirs publics afin de protéger les droits et libertés civils.»

Le débat est crucial au moment où la souveraineté en matière technologique revient au premier plan. La très récente suspension de l’IA d’Anthropic par le gouvernement Trump ne fait que souligner le besoin de règles claires. Cet appel gouvernemental à retirer ses modèles d’IA les plus performants pour des raisons de «sécurité nationale» a choqué l’ensemble des experts et elle interroge toute la branche. Si l’IA est pour la plupart des gouvernements avant tout l’occasion d’accroître leur pouvoir, c’est l’économie mondiale qui en souffrira.

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