Feux de poubelles à Paris: combien de PIB en moins?

Bruno Cavalier, ODDO BHF AM

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Pour les entreprises, le reflux des prix de l’énergie est plus significatif pour la production que quelques heures de désordre.


© Keystone

La réponse est zéro. Le mouvement social contre la réforme des retraites se poursuit pacifiquement, mais avec quelques débordements qui rappellent certains excès des «gilets jaunes». A l’époque, la poussée de violence avait frappé les esprits mais l’activité économique avait été peu perturbée. Depuis quelques mois, le moral des agents réagit positivement au reflux des craintes liées à l’énergie. Mais, la contestation est plus lourde de conséquences au plan politique.

Depuis le début de l’année, la France a subi plusieurs journées de manifestations et de grèves. Ce genre d’événements suscite deux questions, l’une économique, l’autre politique. L’économie française va-t-elle s’en trouver sérieusement affectée? Le pouvoir va-t-il tenir ou vaciller face à la rue? Commençons par l’économie. Sans aller jusqu’à dire que la grève est un hobby en France, ce pays connaît souvent des mouvements sociaux d’une certaine ampleur. Pour ne remonter qu’un siècle en arrière, citons les grèves du Front Populaire en 1936, les émeutes de mai 1968, et plus près de nous, des épisodes notables par leur durée ou leur résonance médiatique en 1995, 2003, 2006, 2007, 2010, 2016, 2018 (deux fois), 2019, et 2023. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une opposition à un projet de réforme du système des retraite. En 1995, la grève dans les transports publics avait abouti à la capitulation du gouvernement Chirac-Juppé, mais en général, le gouvernement table sur l’épuisement du mouvement et le revirement de l’opinion. Il peut aussi offrir quelques concessions financières, comme ce fut le cas pour apaiser la révolte des «gilets jaunes» en 2018.

Un effet sur l’activité quasi-nul

Quel est l’impact sur l’activité économique? Dans le cas d’un blocage des transports, il y a un effet direct (baisse de la valeur ajoutée du secteur) et des effets indirects (perturbations de la production et des dépenses, baisse de la fréquentation hôtelière). Pour chiffrer le phénomène, l’INSEE calcule rétrospectivement l’écart entre la production observée et celle qui aurait résulté de la tendance sans la grève.

Si la tension sociale perdurait ou s’aggravait, une deuxième option serait de suspendre la réforme. Ce serait un suicide politique.

Quand la France est véritablement à l’arrêt comme en mai 1968, l’impact est considérable: le PIB réel avait alors baissé de 5,3% t/t au deuxième trimestre, avant de rebondir de 8% au troisième trimestre. Jusqu’à la pandémie de 2020, c’était même la plus forte chute du PIB. En 1995, en un temps où il n’y avait pas de télétravail, le blocage des transports avait amputé le PIB de 0,2% t/t. L’impact négatif des «gilets jaunes» est estimé à 0,1 point de croissance. On n’est pas loin du bruit statistique. Dans le cas présent, où il n’y a jamais eu de blocage total de l’économie, l’effet sur l’activité devrait être quasi-nul.

A la différence des «gilets jaunes», on n’observe même pas d’impact dans les enquêtes de confiance des agents économiques. Ces derniers mois, le climat des affaires a stoppé sa dégringolade commencée avec la guerre en Ukraine et s’est même repris. Pour les entreprises, le reflux des prix de l’énergie et l’absence de coupures de courant cet hiver sont autrement plus significatifs pour leur production que quelques heures de désordre une fois par semaine dans les grandes villes de France. En somme, tandis que certains reporters filment les plus radicaux des manifestants cassant des vitrines de banques ou brûlant des poubelles à Paris, la vie continue.

Sortir de l’impasse politique

Reste la question politique. Même si le projet de réforme des retraites est de fait adopté, une large partie de l’opinion publique y reste opposée. On ne saura jamais si cette opposition vient du projet lui-même, de son initiateur Emmanuel Macron, de l’absence de réelle négociation avec les syndicats, ou de la méthode retenue pour faire adopter le projet par le Parlement. Sans doute, tout cela à la fois.

Quelles sont les options qui s’offrent à Emmanuel Macron? Une première option ne dépend pas de lui, mais du Conseil constitutionnel. D’ici la mi-avril, cette instance de neuf sages doit se prononcer sur ce projet de loi. Il ne peut rien trouver à redire à la substance même de la réforme, à savoir l’augmentation de l’âge minimal de départ en retraite de 62 à 64 ans. Toutefois, divers juristes pensent qu’une invalidation est possible pour des motifs de procédure, en particulier touchant l’organisation du débat parlementaire et le choix du véhicule législatif.

Si la tension sociale perdurait ou s’aggravait, une deuxième option serait de suspendre la réforme. Ce serait un suicide politique. Alors que Macron n’a cessé de vanter les réformes, tant pour la France que pour l’Europe, depuis son élection de 2017, il se condamnerait à l’immobilisme pour quatre ans. Cela risquerait de tendre la prime de risque française. C’est un choix très improbable. Une variante serait tenter d’acheter la paix sociale avec quelques gestes symboliques comme de durcir la fiscalité des «riches» ou des sociétés. Là encore, cela irait à rebours de toute son action, et serait mal perçue par les détenteurs étrangers de dette française (51% du total).

Pour reprendre un peu d’oxygène politique, il est fréquent qu’un président sorte d’une passe difficile en changeant de Premier ministre ou en remaniant le gouvernement. On doute que cela apaise les tensions sociales, mais c’est une possibilité.

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