Banquiers centraux: on aura encore besoin d’eux en 2019!

François Savary, Prime Partners

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N’en déplaise à leurs opposants, les banquiers centraux ne sont pas dotés d’un gène les poussant à générer des conditions conjoncturelles défavorables.

 

Dans Les Misérables, le petit Gavroche déclare: «je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire Le nez dans le ruisseau c’est la faute à Rousseau». Au-delà du français approximatif, cette «maxime» dénote, de manière sympathique, la capacité de tout un chacun à trouver des boucs émissaires. 

Dans le contexte économique et financier du XXIe siècle, Voltaire et Rousseau pourraient être le nom de n’importe quel banquier central. Je m’explique. 

Depuis le début du siècle, que n’a-t-on dit ou écrit sur le rôle néfaste des banquiers centraux. Crise des subprimes, Greenspan responsable par son incapacité à freiner suffisamment tôt la machine monétaire en 2005. Crise souveraine en Europe: la faute à Trichet et son relèvement des taux directeurs en 2011. Et l’on pourrait continuer la liste pour terminer avec le «bad» J. Powell, pris comme bouc émissaire, pour justifier le fléchissement de l’activité US par un président dont la baisse des impôts, peu logique, ne pouvait pas durablement soutenir la conjoncture US de toute façon. Ces critiques sont parfois fondées, mais elles dénotent aussi souvent une volonté évidente de ceux qui les émettent de se dédouaner de toute responsabilité.

Le rôle de banquier central nécessite d’être doté d’une carapace solide.

Être banquier central est une position de prestige, spécialement depuis que les instituts monétaires ont gagné leur indépendance par rapport au monde politique. Cependant, elle nécessite aussi, pour ne pas dire de plus en plus, d’être doté d’une carapace solide, tant l’observation de la conduite de la politique monétaire est scrupuleuse et quotidienne de la part des investisseurs. Et les commentaires ne sont pas tous élogieux, loin s’en faut. 

2019 ne devrait pas changer la donne, au contraire. L’engagement du processus de normalisation monétaire, initié par la Réserve Fédérale, a déjà suscité bien des déclarations, d’autant plus après une année 2018 médiocre sur les marchés financiers. Le passage d’un assouplissement à un resserrement quantitatif est largement évoqué comme l’une des principales raisons de la chute des cours boursiers au dernier trimestre de l’an dernier. Certains vont même jusqu’à affirmer que les banquiers centraux ont initié le processus qui nous conduira inéluctablement et à brève échéance (surtout) à une récession mondiale. En d’autres termes, la capacité des banquiers centraux à se tromper dans la gestion de la politique monétaire serait une nouvelle fois prouvée, ce qui justifierait de réduire leur indépendance une bonne fois pour toute.

L’administration US aurait été mieux inspirée de lancer un processus
de réforme du système global régissant le commerce international.

Alors que les grands argentiers ont pu trouver du réconfort dans le fait que les pires prédictions sur l’intérêt et l’efficacité des politiques monétaires non conventionnelles ont été infirmées par la convergence des économies vers une reprise économique synchronisée en 2016-2017, on voit mal comment ils pourraient trouver un motif de satisfaction, si une récession mondiale devait se concrétiser au cours des prochains trimestres. N’en déplaise à leurs opposants, les banquiers centraux ne sont pas dotés d’un gène qui les pousserait naturellement à générer des conditions conjoncturelles défavorables pour la majorité des agents économiques.

Ainsi, plutôt que de privilégier une relance fiscale de haut de cycle, qui a renforcé le risque de surchauffe de l’économie américaine, le locataire de la Maison Blanche aurait pu opter pour une politique de hausse des dépenses d’infrastructures, à même de renforcer le potentiel de croissance outre-Atlantique à long terme, par exemple; de même, plutôt que de prendre le risque d’accroître les pressions haussières sur les prix par une politique commerciale agressive à l’égard de ses partenaires, Chine en tête, l’administration US aurait été mieux inspirée de lancer un processus de réforme du système global régissant le commerce international. 

L’exemple américain récent est révélateur de notre propos, le banquier central est en fin de compte trop souvent la victime expiatoire des Politiques; ce qui est plus grave encore, les interventions de ces derniers, même sous forme verbale, sont souvent contre-productives. Plus que la décision des autorités monétaires US de normaliser leur politique, justifiée par les conditions conjoncturelles américaines en 2018, les propos ravageurs de D. Trump contre J. Powell ont certainement joué un rôle important dans le changement de sentiment des opérateurs de marché au dernier trimestre de 2018. Ils ont mis en exergue le caractère très temporaire de la stimulation fiscale d’une part et renforcé la prise de conscience que ce ne sont pas les tarifs douaniers qui rendront à l’Amérique sa grandeur de l’autre. 

Les banques centrales sont à nouveau au cœur de toutes
les discussions pour sortir les marchés financiers de la torpeur.

Ce qui nous laisse désormais dans la situation paradoxale, où malgré les critiques dont elles ne cessent de faire l’objet, les banques centrales sont à nouveau au cœur de toutes les discussions pour sortir les marchés financiers de la torpeur, qui les a gagnés en fin d’année dernière. Désormais, elles sont, pour beaucoup, les seules à même de nous éviter une récession et une amplification des marchés baissiers. Les investisseurs sont trop souvent sujets à cette schizophrénie, qui tantôt les range dans le camp des anti-banques centrales responsables de tous nos malheurs et tantôt les conduit à voir ses dernières comme les «sauveurs ultimes» face à toute situation difficile.

Décidément, le rôle de banquier central n’est pas forcément enviable! Les grands argentiers nous éviteront-ils le pire au cours des prochains mois? Il ne faut pas tomber dans un espoir béat, car en fin de compte c’est l’état de l’économie et la capacité des Politiques à nous éviter les mesures dommageables pour celle-ci qui seront déterminantes, pour permettre une stabilisation de la conjoncture. L’échec des discussions entre la Chine et les USA ou encore l’absence de mises en œuvre de politiques de renforcement durable du potentiel de croissance économique seront davantage responsables de la fin éventuelle de ce cycle. Les banques centrales peuvent amener leur pierre à l’édifice mais elles ne déterminent pas le contexte économique général, déterminant pour la croissance. Dans le pire des cas, Powell, alias Voltaire, Jordan, alias Rousseau, sont sûrs de faire l’objet de toutes les critiques si les choses tournent mal. C’est couru d’avance, ce qui ne veut pas dire qu’on leur rendra justice!