Quelles sont les implications de la baisse des taux d’intérêt pour les investisseurs obligataires et quels sont les avantages et les inconvénients des obligations d’entreprise par rapport à rapport à la dette souveraine actuellement? Le point avec Akram Gharbi, Responsable High Yield et Obligations Convertibles chez Crédit Mutuel Asset Management.
Quelle est l’approche d’investissement de votre fonds global en obligations à haut rendement (high yield)?
Notre approche est globale dans le sens où nous investissons à la fois en Europe, aux Etats-Unis et dans les pays émergents. Le fait d’avoir une approche globale permet, d’une part, d’élargir au maximum notre univers d’investissement, en allant chercher les opportunités de placement là où elles se trouvent. D’autre part, cela permet d’optimiser la diversification des risques de nos placements, en évitant une trop grande concentration par région. Par exemple, aux environs de 2015, les obligations européennes avaient été pénalisées par la crise de la dette en Europe du Sud. Entre 2022 et 2025, les obligations émergentes ont été affectées par la crise de l’immobilier en Chine. En ayant une approche globale, vous avez l’avantage de pouvoir mieux diversifier les risques en fonction de la situation qui prévaut dans différentes régions du monde à un moment donné.
Investissez-vous plutôt dans des obligations à court terme ou à long terme?
Il y a deux catégories d’instruments. D’un côté, des obligations à duration courte. La partie courte du marché obligataire correspond à une fourchette de l’ordre de 1 à 3 ans. Ces titres offrent certes moins de rendement mais ils ont l’avantage d’être peu exposés à un risque de crédit. De l’autre, il y a les obligations à duration plus longue. Celles-ci sont utilisées notamment par des entreprises qui veulent placer leurs liquidités excédentaires pour obtenir un rendement légèrement plus élevé.
Quelle que soit la duration choisie, nous investissons toujours dans des titres ayant une liquidité quotidienne et qui sont négociables en bourse. Nous n’investissons par exemple pas dans de la dette privée, qui n’est pas liquide. Dans notre approche d’investissement, nous ne mélangeons pas les instruments liquides et non liquides.
«Certaines sociétés privées qui émettent de la dette paient moins cher pour emprunter que l’Etat français. Le marché a compris que la dette publique va continuer d’augmenter.»
Avec la baisse continuelle des taux d’intérêt, qui sont déjà relativement bas en Europe, ne deviendra-t-il pas toujours plus difficile de trouver des rendements suffisamment attrayants dans l’univers des obligations d’entreprise? Ne vaudrait-il pas mieux miser sur des actions d’entreprises stables qui offrent des dividendes réguliers?
La prise de risque est toute autre lorsque l’on investit dans des actions. Si l’on prend l’exemple de l’action de Nestlé, vous auriez perdu plus de 20% son investissement en termes nominal en 2024, en dépit d’un rendement des dividendes de l’ordre 4%. Avec une obligation de Nestlé, vous auriez obtenu un rendement d’environ 3% la même année – mais sans subir de fluctuation de valeur du nominal. Avec les obligations, vous perdez votre investissement seulement en cas de défaillance de l’émetteur. En outre, avec les obligations, il est aussi plus facile de modéliser la trajectoire de performance de votre investissement. C’est un avantage non négligeable pour tous les investisseurs, tels que des assurances ou caisses de pension, qui doivent planifier des remboursements de manière régulière.
Pour les investisseurs peu enclins au risque, y aurait-il des avantages d’investir dans de la dette souveraine, en principe encore moins risquée?
Au cours des dernières années, nous avons assisté à un changement de paradigme dans le domaine obligataire. Auparavant, les emprunts d’entreprise de grandes sociétés en France se négociaient typiquement avec 200 à 250 points de base de plus que l’emprunt d’Etat OAT.
Maintenant, c’est parfois l’inverse qui se produit ! Certaines sociétés privées qui émettent de la dette paient moins cher pour emprunter que l’Etat français. Et cette situation existe aussi dans d’autres pays. Le marché a compris que la dette publique va continuer d’augmenter. En moins de 10 ans, la dette publique par rapport au PIB français est passée de 75% à 115%. Et probablement que cela va continuer d’évoluer dans la même direction ces prochaines années.
Aux Etats-Unis aussi, la dette publique dépasse les 120% mais on semble moins s’en inquiéter, du moins vu d’Europe. Pourquoi?
Les Etats-Unis restent la première puissance militaire mondiale et le dollar la monnaie de réserve la plus importante. Certes, avec un déficit budgétaire qui dépasse les 7% et un ratio de dette publique estimé à plus de 120% pour 2025, les Etats-Unis sont un pays très endetté. S’il s’agissait d’autres pays, les investisseurs exigeraient des taux beaucoup plus élevés pour prêter de l’argent. La différence avec les Etats-Unis, c’est que le marché croît au dollar.
«Des grandes entreprises américaines telles que Google, Microsoft ou autres profitent d’importants investissements faits par l’Etat en lien avec l’IA ou les infrastructures pour les semi-conducteurs. L’Etat s’endette … et ce sont au final souvent des entreprises privées qui en bénéficient.»
Un autre aspect particulier doit être aussi pris en compte en ce qui concerne les Etats-Unis. Les entreprises de la tech américaine restent leader mondial et continuent d’attirer énormément de capitaux. C’est d’ailleurs un des paradoxes actuels: des grandes entreprises américaines telles que Google, Microsoft ou autres profitent d’importants investissements faits par l’Etat en lien avec l’IA ou les infrastructures pour les semi-conducteurs. L’Etat s’endette … et ce sont au final souvent des entreprises privées qui en bénéficient.
C’est une raison de plus qui fait qu’il vaut la peine de s’intéresser aux obligations d’entreprises qui offrent souvent un profil rendement/risque plus attrayant que la dette souveraine.
Quel est votre avis sur la dette émergente en ce moment?
Je ne pense pas que la dette émergente soit particulièrement intéressante actuellement. La dette émergente n’offre pas de compensation suffisante pour les risques supplémentaires encourus – on peut penser à des risques tels que la survenance de chocs exogènes, aux variations de change. Par régions, l’économie chinoise présente encore d’importantes faiblesses et il faut tenir compte des incertitudes géopolitiques en lien avec Taïwan.
Nous sommes plus positifs quant à la dette émise par des entreprises basées en Corée du Sud, Brésil ou Mexique par exemple. Quant à l’Inde, ce pays offre un niveau de transparence plus élevé qu’en Chine par exemple. Les entreprises indiennes peuvent tirer parti d’un personnel bien formé et de secteurs dynamiques comme la IT par exemple. Néanmoins, il faut être très sélectif car chaque secteur évolue selon une dynamique bien distincte.
Comment intégrez-vous le risque sectoriel dans votre allocation d’actifs de manière générale? Y a-t-il des secteurs que vous évitez actuellement?
Nous sommes attentifs à avoir, d’une part, une large diversification sectorielle en ajustant la pondération des différents secteurs. La défense, la santé et les infrastructures sont surpondérées actuellement. D’autre part, nous tenons compte aussi du rang de seniorité des emprunts qui sont émis. Il faut tenir compte des deux aspects.