Les risques liés à une hausse des taux sont maîtrisés

Yves Hulmann

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Pour Eric Bréval, directeur de compenswiss, l’évolution défavorable des actions en janvier n’a eu qu’un impact limité sur la fortune des Fonds de compensation AVS/AI/APG.


©Photo Jürg Kaufmann

Portés par la reprise économique et la hausse des marchés boursiers, les Fonds de compensation AVS/AI/APG (compenswiss) ont clôturé l’année 2021 sur une note largement positive. Le rendement net des placements, après prise en compte de la couverture de change, a atteint 5,28%, un résultat légèrement supérieur à la performance réalisée en 2020 (5,22%). En tout, la fortune gérée par compenswiss s’est élevée à près de 40,9 milliards de francs à fin 2021, contre 38,54 milliards un an plus tôt. En dépit de la bonne performance réalisée en 2021 et durant les années précédentes, compenswiss avertit néanmoins que ces bons résultats ne suffiront pas à combler le déséquilibre de financement des fonds de l’Assurance-vieillesse et survivants (AVS) et de l’Assurance invalidité (AI). En effet, compte tenu de l’évolution démographique et du vieillissement de la population, l’écart entre les charges et les recettes ne cesse de se creuser, menaçant la pérennité de ces deux fonds. Explication avec Eric Bréval, directeur de compenswiss. 

«La duration d’une grande partie de notre portefeuille obligataire est relativement courte, ce qui réduit aussi notre exposition aux risques liés à une hausse des taux.»
En 2021, le rendement net obtenu sur la fortune de placement par compenswiss s’est élevé à 5,28%. Parmi les classes d’actifs qui ont le plus soutenu ce résultat, les actions y ont contribué à hauteur de 3,85% l’an dernier, soit nettement davantage que l’immobilier (1,13%) et les obligations en monnaies étrangères (0,36%). Après un début d’année houleux sur les marchés, quelles sont vos attentes en termes de rendement pour l’ensemble de 2022 et y a-t-il une performance minimale à atteindre avec les actions afin d’obtenir un résultat d’ensemble positif pour le portefeuille de marché de compenswiss?

Il faut d’abord rappeler que les actions ne constituent qu’une partie du portefeuille de marché de compenswiss. Sur le montant total de 38,3 milliards de francs de celui-ci à fin décembre 2021, la part en actions s’établissait à 26,2%, comparée à 38,5% pour les obligations en monnaies étrangères, de 16,5% pour celles en francs suisses et de 13,4% pour l’immobilier indirect. S’il est non seulement très difficile d’établir un quelconque pronostic concernant l’évolution des marchés d’actions durant le reste de cette année, on voit aussi que les actions ne sont pas la seule classe d’actifs qui influence le rendement obtenu sur notre fortune. Contrairement aux institutions de prévoyance du 2e pilier, qui dépendent nettement plus de l’évolution des marchés des actions pour alimenter leur performance à long terme, celle de la fortune des Fonds de compensation AVS/AI/APG est influencée par de nombreux autres facteurs.

Concernant la partie obligataire, qui représente près de 60% de la fortune gérée par compenswiss, la performance des marchés des obligations dépend fortement de l’évolution des taux d’intérêt. Alors que la plupart des économistes anticipent une hausse de ceux-ci, en raison des pressions inflationnistes, craignez-vous une correction sur les marchés obligataires?

Une hausse des taux d’intérêt entraîne presque mécaniquement une baisse de la valeur des obligations déjà émises, tandis que celles-ci s’apprécient lorsque les taux baissent. S’agissant des obligations d’entreprises, d’autres facteurs peuvent bien sûr aussi jouer un rôle, comme la qualité que l’on attribue à une société, les perspectives de son secteur, etc.

Avec au moins deux ou trois tour de vis attendus du côté de la Fed cette année, la hausse des taux ne va-t-elle pas fortement éroder la valeur des obligations déjà émises sur le marché?

Par le passé, on a surtout pu observer que c’est la manière avec laquelle cette phase d’ajustement se produit ainsi que le rythme de hausse des taux qui influence le plus l’évolution des marchés. Si cet ajustement s’effectue de manière graduelle, cela pas de trop grandes conséquences sur les marchés. En revanche, si la hausse est très rapide et abrupte, ce n’est alors évidemment pas bon du tout pour les marchés obligataires.

«Nous n’allons pas faire de l’investissement d’impact ou modifier notre approche en matière de durabilité uniquement pour des questions d’image.»

La duration du portefeuille joue ici un rôle important. Si vous avez un portefeuille avec une duration courte, de l’ordre de 3 à 4 ans par exemple, cela signifie que vous aurez renouvelé l’ensemble de votre portefeuille obligataire dans un délai de 3 ou 4 ans. Si vous avez une duration longue, de 10 ou 20 ans, il vous faudra beaucoup plus de temps pour renouveler votre portefeuille. En ayant une duration courte, vous serez donc logiquement moins pénalisé par une période de hausse des taux que quelqu’un qui a un portefeuille avec une duration beaucoup plus longue. Chez compenswiss, la duration d’une grande partie de notre portefeuille obligataire est relativement courte, ce qui réduit aussi notre exposition aux risques liés à une hausse des taux.

Un autre thème actuel incontournable est celui de la durabilité. En présentant vos résultats jeudi, vous avez présenté plusieurs critères qui conduisent à exclure certaines sociétés de vos placements, par exemple les entreprises liées à la fabrication d’armes ou celles qui sont actives dans des secteurs comme le charbon. En tout, ce sont près de 90 sociétés qui ont été exclues de votre portefeuille pour ces raisons. Ces mécanismes permettent d’éliminer avant tout les «mauvais élèves» en matière de durabilité. A l’inverse, envisagez-vous aussi des solutions qui permettraient d’accroître la part des « bons élèves » dans votre portefeuille?

A court terme, compenswiss ne prévoit pas d’aller au-delà des quatre axes de son approche en matière de durabilité, à savoir la prise en compte des critères d’intégration ESG, l’exercice des droits sociaux, le dialogue actionnarial avec certaines entreprises et l’exclusion. A plus long terme, on peut bien sûr imaginer aller encore plus loin dans cette réflexion, en intégrant par exemple les principes de l’investissement d’impact pour une partie de nos placements. Nous n’allons toutefois le faire que si c’est possible d’intégrer une telle approche en maintenant le même niveau de rendement et sans augmenter le niveau des risques encourus. Nous n’allons pas faire de l’investissement d’impact ou modifier notre approche en matière de durabilité uniquement pour des questions d’image.

En matière d’engagement actionnarial, compenswiss a moins refusé de propositions lors des assemblées générales en 2021 qu’au cours des années 2014 ou 2015. Comment l’expliquez-vous? 

Nous sommes dans tous les cas aussi stricts qu’il y a cinq ou dix dans l’application de nos critères. En moyenne, les sociétés se sont améliorées sur le plan de la gouvernance et elles ont mieux intégré les principes que nous défendons.

Si l’on tient compte des pronostics de l’OFAS concernant le résultat de répartition de l’AVS, de l’AI et des APG au cours des dix prochaines années, il faut s’attendre à un important décrochage à partir des années 2026 et 2027, avec un déficit qui ne cessera ensuite de se creuser pour l’AVS. Comment éviter une telle dégradation de la situation?

Je crois qu’il n’y a pas mille manières d’agir. Soit on augmente l’âge de la retraite, comme cela sera peut-être le cas pour celui des femmes qui pourrait aussi passer à 65 ans; soit on augmente les rentrées par le biais des cotisations ou des impôts, surtout la TVA. Dans tous les cas, à partir des années 2028 ou 2029, le volet politique sera appelé à corriger cette situation et éviter un creusement continuel des déficits de l’AVS. Chez compenswiss, nous ne faisons que gérer les avoirs qui nous sont confiés, nous ne pouvons pas prendre nous-mêmes des mesures d’ordre politique, comme les adaptations de l’âge de la retraite ou des taux de cotisations.

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