L’ordre global continue de se fragmenter

Yves Hulmann

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Pour Thomas Mucha, stratégiste chez Wellington Management, l’intervention américaine au Venezuela exercera une pression à la baisse sur les prix du pétrole.

 

Ukraine, Amérique latine, Moyen-Orient et Mer méridionale de Chine: les foyers de tension ne manquent pas au début de 2026. Comment doit-on intégrer les aspects géopolitiques dans ses décisions d’investissement? Le point avec Thomas Mucha, stratégiste géopolitique chez Wellington Management.

Quelles sont vos observations et attentes pour 2026 concernant la situation géopolitique actuelle de manière générale?

Il y aurait beaucoup de choses à mentionner au sujet de la situation géopolitique actuelle. De manière générale, je m’attends à ce que l’ordre global continue de se fragmenter. Il y a plusieurs lignes de partage et groupes de pays qui se concurrencent, voire s’affrontent. Je ne pense pas que les tensions vont diminuer.

Sur le plan économique, 2025 a été marqué par d’importants mouvements dans le domaine des devises, avec notamment le dollar qui s’est déprécié de plus de 12% face au franc suisse sur l’année, et même de plus de 13% face à l’euro. Le marché des devises a-t-il désormais trouvé un équilibre en ce qui concerne les variations des devises ou faut-il s’attendre à une poursuite de cette forme de la «guerre des monnaies»?

J’ai toujours considéré les monnaies comme un outil faisant partie de la géopolitique. Dès lors, je m’attends à voir les devises continuer d’évoluer avec une certaine volatilité. Une particularité de la situation à laquelle nous avons assisté en 2025 est que cette volatilité ne résulte pas forcément des forces du marché – par exemple, lorsque l’économie d’un pays est particulièrement forte, on voit alors sa devise s’apprécier – mais de la volonté de certains acteurs, notamment le gouvernement américain, de laisser leur devise se déprécier, pour toutes sortes de raisons. 

Maintenant, il faut garder à l’esprit qu’aucune administration américaine n’a un contrôle complet sur l’évolution du dollar, pas même la Fed. Dès lors, on continuera de voir de la volatilité autour du dollar et d’autres devises mais celle-ci n’ira pas nécessairement dans une seule direction.  

«Aucune administration américaine n’a un contrôle complet sur l’évolution du dollar, pas même la Fed.»

Une autre thématique, qui a aussi d’importantes implications sur le plan géopolitique, est l’accès aux terres rares. La nécessité d’avoir accès à ces matériaux va-t-elle inciter les Etats-Unis et la Chine à trouver un mode de collaboration ou faut-il au contraire redouter une exacerbation des tensions en lien avec cette thématique?

L’accès aux terres rares est certainement un des plus grands défis pour les Etats et certaines entreprises au cours des prochaines années. Pas seulement dans une perspective de compétitivité économique mais aussi sur le plan militaire. L’accès aux terres rares sera un aspect essentiel pour garantir la sécurité nationale. On voit d’ailleurs certains pays comme le Canada, l’Australie et le Japon collaborer sur ce plan pour garantir la fourniture en terres rares. La question ne se limite pas à la seule extraction mais aussi au raffinage et à la maîtrise des processus en aval. A cet égard, on peut s’attendre à ce qu’il y ait certaines collaborations qui se poursuivent entre la Chine et les Etats-Unis car les deux parties peuvent y trouver leur intérêt.

Les investissements en lien avec le secteur de la défense ont fait l’objet de nombreuses annonces en 2025, en particulier en Allemagne et en Europe plus généralement. Va-t-on vers une poursuite d’une hausse des dépenses effectives dans ce domaine ou s’agit-il d’annonces qui ont plutôt pour but de renforcer la position de négociation de l’Occident vis-à-vis de la Russie?

L’Europe a réalisé qu’elle devait absolument renforcer ses capacités de défense et qu’elle devra dépenser davantage dans ce domaine à l’avenir. Il y a un engagement très fort d’augmenter la part du budget alloué à la défense qui pourrait grimper jusqu’à 5% du PIB. L’Europe n’a pas vraiment le choix si l’on considère que les Etats-Unis vont vraisemblablement jouer un rôle moins important à l’avenir dans la défense du Vieux Continent. 

D’un point de vue plus global, il y a aussi eu une très forte augmentation du nombre de conflits dans le monde ces dernières années, que ce soit au Moyen-Orient, dans la mer de Chine méridionale en lien avec Taïwan. Sans même parler des conflits régionaux dans différents pays d’Afrique. 

Les Etats-Unis vont ainsi davantage concentrer leurs moyens dans la région de l’Asie Pacifique même s’ils resteront présents militairement en Europe dans le cadre l’OTAN.

«Destituer Maduro a pu être relativement facile. Cependant, les Etats-Unis devront planifier un engagement économique et militaire sur le long terme.»

De votre point de vue, la compétition actuelle entre la Chine et les Etats-Unis pour obtenir le leadership dans l’intelligence artificielle (IA) a-t-elle aussi une dimension géopolitique, avec des implications sur le plan militaire, ou s’agit-il principalement d’un enjeu d’ordre commercial?

La compétition actuelle pour être leader dans l’IA comporte bien sûr différentes dimensions sur le plan économique telles que l’amélioration de la productivité, l’éducation, la recherche ou des applications plus spécifiques en lien avec la robotique ou la conduite autonome par exemple. Toutefois, une dimension, qui n’est à mon avis pas encore suffisamment perçue par la société ou les autorités, est l’aspect absolument central de l’IA pour la sécurité nationale. Aux Etats-Unis, le Département américain de la Défense travaille sur différentes recherches en lien avec l’usage de l’IA sur le plan opérationnel, l’intégration de l'IA dans les systèmes de défense voire la possibilité d’accorder à celle-ci la possibilité de pouvoir prendre des décisions de manière autonome ou semi-autonome. 

Les développements en lien avec l’IA sont donc importants aussi bien du point de vue économique que militaire. De mon point de vue, le marché tient compte du premier aspect mais n’intègre pas suffisamment le second. Le leadership dans l’utilisation de l’IA dans la défense sera décisif sur les équilibres géopolitiques à long terme.

Quel est à votre avis le risque géopolitique le plus sous-estimé pour 2026 ou les prochaines années?

Le contexte géopolitique continue, dans son ensemble, de poser de très grands défis. Il y a la guerre en Ukraine, la lutte contre le narco-trafic en Amérique latine et les tensions autour du Vénézuela et bien sûr la lutte pour le contrôle de la Mer méridionale de Chine et Taïwan. 

Néanmoins, je pense que le risque le moins apprécié actuellement est en lien avec la cybersécurité. Il existe de nombreux points de vulnérabilité critiques qui menacent le bon fonctionnement des infrastructures dans le monde occidental. Cela concerne aussi bien l’électricité, l’eau, l’alimentation ou les systèmes de télécommunications. Clairement, il s’agit de risques dont les gens et les gouvernements n’ont pas suffisamment conscience à mon avis. 

Et il s’agit d’autant plus d’une menace dont il faut tenir compte du fait que les attaques en lien avec la cybersécurité ne sont pas l’apanage des seuls Etats, gouvernements ou forces armées: bien au contraire, toutes sortes de groupes peuvent lancer des cyber-attaques contre des entreprises, des gouvernements ou des infrastructures essentielles à la population.

Concernant l'Amérique latine, quelle évolution de la situation anticipez-vous au Venezuela suite à l'arrestation de son président Nicolas Maduro?

La situation est instable et mérite une attention particulière. Le risque de tensions politiques au Venezuela est réel si la situation interne se dégrade. Dorénavant, l’attention se tourne vers Edmundo Gonzalez, chef de l’opposition en exil, et sur la capacité du nouveau régime sous Delcy Rodríguez à se stabiliser. Destituer Maduro a pu être relativement facile. Cependant, les Etats-Unis devront planifier un engagement économique et militaire sur le long terme.

Quel impact cela aura-t-il sur les prix du pétrole?

J’anticipe une baisse des prix du pétrole, que le marché devrait intégrer rapidement. Même si l’augmentation de la production vénézuélienne prendra du temps en raison de l’état des infrastructures, les marchés mondiaux sont déjà excédentaires et les acteurs anticipent une baisse des prix.

«En 2026, je m’attends à davantage de stabilité au sujet des droits de douane.»

2025, surtout la première moitié d’année, a été très marqué par d’âpres négociations entre les Etats-Unis et différents pays au sujet des droits de douane imposés par Washington. Faut-il garder un œil sur cette problématique en 2026 ou est-on arrivé à une forme d’équilibre?

C’est un aspect plutôt positif pour 2026: je m’attends à davantage de stabilité au sujet des droits de douane. Les négociations sur les droits de douane relèvent du domaine transactionnel: vous me donnez A, je vous accorde B. La Suisse est un bon exemple: les entreprises ont promis de faire des investissements aux Etats-Unis, l’administration Trump a fini par réduire les droits de douane à 15% comme pour les autres pays européens.

Comment analysez-vous les négociations en cours pour mettre fin à la guerre en Ukraine: peut-on avoir l’espoir d’un cessez-le-feu ou du moins d’une trêve en 2026 ou n’y a-t-il aucun progrès réel à attendre pour arrêter ce conflit?

Les négociations autour du conflit en Ukraine étant en cours, la situation peut très vite évoluer. À mon avis, un cessez-le-feu est probable à un moment donné en 2026, car les deux camps sont mis à rude épreuve par diverses contraintes en matière de ressources, ainsi que par des pressions politiques intérieures, diplomatiques et économiques. Toutefois, tout cessez-le-feu sera probablement instable et marqué par des avancées et des reculs.

Dans une perspective à plus long terme, cette guerre tragique a déjà entraîné des conséquences géopolitiques majeures pour la région. Nous pouvons citer un élargissement et une plus grande unité de l’OTAN, une augmentation des programmes de dépenses de défense à travers l’Europe, ainsi que l’émergence de nouvelles capacités militaires, tant en Russie qu’en Ukraine, dans des domaines tels que les drones, la guerre électronique, l’intelligence artificielle et d’autres technologies de défense susceptibles de façonner les conflits futurs. Ces effets perdureront donc bien après la fin de ce conflit.

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