Dette émergente: deux vérités et un mensonge

Elisabeth Colleran & Jackie Lafferty, Loomis Sayles

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Les marchés émergents sont mieux positionnés que ne le pensent les investisseurs, soutenus par deux puissants cycles d’investissement.

©Keystone

 

Les marchés émergents sont aujourd’hui au cœur de deux dynamiques d’investissement majeures: l’intelligence artificielle et l’énergie. Pourtant, une idée reçue continue de circuler: le récent choc énergétique aurait compromis leur résilience. C’est précisément là que se cache le «mensonge».

Historiquement, une hausse brutale des prix de l’énergie a souvent pesé sur les économies émergentes, en particulier sur celles qui dépendent fortement des importations. Mais cette fois, leur réaction a été rapide. Les gouvernements ont eu recours à différents leviers, allant des subventions aux mesures de restriction de la consommation, en passant par la diversification des approvisionnements pétroliers.

Les effets complets du choc énergétique pourraient encore prendre du temps à apparaître, mais les indicateurs actuels d’activité et d’inflation témoignent jusqu’ici d’une résistance notable. L’essor exceptionnel des investissements mondiaux dans l’intelligence artificielle constitue l’un des facteurs qui soutiennent cette résilience.

Certains signaux apparemment négatifs méritent d’ailleurs d’être interprétés avec prudence. En Asie émergente, l’élargissement des déficits commerciaux est notamment lié à la hausse des importations d’énergie. Mais il reflète aussi une progression des importations de biens d’équipement et de produits intermédiaires industriels, vraisemblablement associés au développement des infrastructures nécessaires à l’IA.


 

L’Asie émergente au cœur de la chaîne de valeur

L’Asie reste le centre manufacturier de l’économie mondiale. Si la Chine conserve un rôle dominant, d’autres économies émergentes de la région occupent une place croissante dans les chaînes d’approvisionnement. L’Asie hors Chine et Japon représente désormais près de 35% de la production manufacturière mondiale.

 

Cette position est particulièrement stratégique dans le contexte du boom de l’intelligence artificielle. Les dépenses mondiales consacrées à l’IA au sens large devraient presque doubler en 2026 pour dépasser 2’500 milliards de dollars, avant de potentiellement augmenter encore de 1’000 milliards en 2027.

Or, l’IA repose sur des chaînes d’approvisionnement extrêmement complexes. Une grande partie d’entre elles traverse les marchés émergents, notamment en Asie. Elles englobent les composants informatiques, les équipements pour centres de données, les plaquettes de silicium, les composants électroniques ou encore les systèmes de stockage d’énergie.

La Chine, la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, la Malaisie et Singapour en sont des acteurs importants. La forte demande de semi-conducteurs se reflète déjà dans la hausse des exportations technologiques de la Corée du Sud et de Taïwan. Les Philippines occupent également une place importante dans l’assemblage et les tests, tandis que l’Inde développe progressivement ses capacités de conception et de production dans l’écosystème de l’IA.


 

L’IA accélère aussi le cycle énergétique

Cette vague d’investissement ne concerne pas uniquement la technologie. Le développement rapide des centres de données et des infrastructures liées à l’IA entraîne également une augmentation structurelle de la demande d’électricité.

Selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie citées dans l’étude, la croissance de la demande mondiale d’électricité devrait atteindre 3,6% par an entre 2026 et 2030, contre 2,8% en moyenne au cours de la décennie précédente. Cela implique des investissements importants dans la modernisation des réseaux électriques, le stockage et les infrastructures de transport d’électricité.

Les économies émergentes jouent ici encore un rôle central, à la fois comme producteurs, consommateurs et exportateurs.

Plusieurs pays asiatiques sont déjà parmi les leaders mondiaux de l’électrification et des technologies renouvelables.

La Chine domine notamment la production d’équipements solaires et électriques. La Chine et la Corée du Sud jouent un rôle clé dans le stockage par batteries, tandis que l’Inde est un important producteur d’éoliennes.

Le récent choc énergétique pourrait même accélérer cette tendance. En renforçant la nécessité de sécuriser les approvisionnements, il incite les pays à investir davantage dans leurs propres capacités de production et à réduire leur dépendance aux importations.

La Chine est ainsi engagée dans un programme de modernisation de son réseau électrique sur cinq ans représentant plus de 700 milliards de dollars. L’Inde cherche de son côté à diversifier son mix énergétique en développant les investissements dans les énergies renouvelables et le nucléaire.

Les matières premières, autre pilier stratégique

Au-delà des semi-conducteurs et de l’électricité, l’essor de l’intelligence artificielle dépend également de très nombreuses matières premières. Là encore, les marchés émergents occupent une position incontournable.

Le Chili et le Pérou concentrent près d’un tiers des réserves mondiales de cuivre. L’Indonésie est un fournisseur majeur d’étain, de nickel et de cuivre, tandis que la Chine reste centrale dans les terres rares.

En Afrique, la République démocratique du Congo domine très largement le marché du cobalt, avec une part de la production mondiale estimée autour de 70%.

Ces ressources constituent un avantage structurel important pour les économies émergentes. Elles leur permettent non seulement de bénéficier de la hausse de la demande mondiale, mais également, à terme, de chercher à remonter la chaîne de valeur en développant davantage de capacités de transformation et de production locale.

La vraie lecture des marchés émergents est donc moins celle d’économies fragilisées par le choc énergétique que celle d’acteurs de plus en plus centraux dans les grands cycles d’investissement liés à l’IA, à l’électrification et aux infrastructures.

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