En 1989, un Américain du top 0,1% possédait autant que 500 ménages de la moitié la moins riche du pays. Aujourd'hui, il en faut 1100. Entre les deux: l'émergence d'internet, l'irruption de la Chine dans le commerce mondial, quinze ans de taux bas et d'abondance de liquidité, et désormais la révolution de l'intelligence artificielle (IA). Quatre chocs qui s'inscrivent dans une même dynamique, un changement structurel des prix relatifs entre travail et capital. Les États-Unis mesurent la distribution des richesses depuis 1989, année de la chute du mur de Berlin et de la victoire du libéralisme – comme si l'Histoire avait voulu dater le début de la partie.
Monopoly
En 1989, un nouveau tour de Monopoly mondial débute. Sur les ruines de l'URSS, dans la répression de Tiananmen, la construction européenne et la suprématie américaine, les joueurs passent par la case départ. Tous ne sont pas à la même enseigne: les joueurs de l'ex-bloc communiste partent de zéro dans un jeu dont ils découvrent les règles, tandis que l'Ouest poursuit la partie entamée. Suivons la figurine au haut-de-forme des États-Unis – appelons-la comme à la création du jeu, Oncle Sacasous. En 1989, elle joue depuis longtemps, possède des hôtels sur les cases prestigieuses et, surtout, émet la monnaie dont tous les joueurs dépendent.
La situation financière d'Oncle Sacasous est documentée avec précision par la Réserve fédérale. En 1989, les actifs totaux des ménages américains s'élevaient à 23'500 milliards de dollars aux prix de l'époque, et le 0,1% le plus riche en détenait à peu près autant que les 50% les moins bien lotis – l'écart d'un facteur 500 évoqué plus haut. Aujourd'hui, les actifs totaux atteignent 194'000 milliards, mais la fortune des super-riches a été multipliée par 14, celle de la moitié la moins aisée par 6 seulement, soit un facteur d’inégalité supérieur à 1100.
Comment devenir riche?
Travailler moins, détenir le capital. La part des salaires dans le PIB américain a baissé de 56,1% en 1989 à 51% aujourd'hui. Les bénéfices des entreprises ont capté un peu plus de la moitié de cette baisse de 5,1 points de pourcentage; l'amortissement du capital a absorbé presque tout le reste, les impôts nets restant stables.
Graphique 1 — Distribution des revenues en % du PIB

Source: Longchamp Macro, FRED
Deux tendances émergent. D'abord, salaires et profits évoluent en miroir, rythmés par les cycles: la volatilité des profits est contra-cyclique et permet le paiement continu des salaires, même en récession. Ensuite, la montée de l'amortissement depuis la fin des années 1990 raconte une économie qui consacre une part croissante de son revenu à remplacer un capital toujours plus abondant et toujours plus vite obsolète. Le choc d'offre de main-d'œuvre chinois des années 2000 a pesé sur les salaires et permis aux entreprises américaines d'augmenter leurs profits et de moderniser leur appareil de production. L'IA prolonge le mouvement: un centre de données se déprécie en quelques années, là où une usine durait des décennies.
L'immobilier pour les pauvres
La composition de la richesse a également joué contre ceux qui dépendent de leur salaire pour joindre les deux bouts. Pour les 50% les moins riches, le principal actif, quand il y en a un, est l'immobilier, suivi des biens de consommation durables, à la dépréciation rapide. Contrairement aux classes aisées, cette moitié détient peu d'actions et n'est pas entrepreneur, car pour acquérir ces actifs, il faut disposer d'une épargne, un capital de départ.
Graphique 2 — Composition des actifs par groupe de percentile de richesse
En 2007, l'immobilier américain s'effondre, entraînant une crise financière mondiale et un appauvrissement massif de la moitié de la population. Exclue de l'immobilier puis du marché du travail, elle ne peut se refaire. Les classes supérieures, elles, profitent des politiques monétaires et budgétaires qui relancent d'abord les marchés d'actions. Le Covid prolongera encore cette période de taux bas et d'abondance de liquidité propice aux actions.
Nos petits-enfants
Le dernier choc en date est celui de l'IA, qui menace d'automatiser les cols blancs avant de s'attaquer, robots aidant, aux autres professions. En 1930, John Maynard Keynes se projetait en l'an 2030 dans un essai célèbre, Perspectives économiques pour nos petit-enfants: le progrès aurait tellement réduit le besoin de main-d'œuvre qu'une semaine de quinze heures suffirait, les machines faisant le travail. On lui prête aussi la formule «mieux vaut avoir à peu près raison que précisément tort». Travailler quinze heures par semaine dans quatre ans paraît encore utopique; que le travail humain perde de sa valeur au profit de l'IA l'est beaucoup moins.
Keynes imaginait un avenir heureux où le travail devenait accessoire. Les statistiques suggèrent plutôt que, le travail devenant accessoire, l'avenir s'assombrit pour la moitié de la population américaine. Car l'essai laisse une question sans réponse: comment quinze heures de travail suffisent-elles à entretenir un ménage? Keynes a gagné son pari sur la production; il n'a rien dit de la distribution. Or, lorsque la moitié d'un pays démocratique est durablement lésée, elle manifeste son mécontentement dans les urnes d'abord, dans la rue ensuite. Taxation des super-riches, socialisation des bénéfices des entreprises, revenu universel: on sent l'Histoire chercher une nouvelle direction.
Épilogue
Toute partie de Monopoly finit de la même façon: lorsqu'un joueur concentre presque toute la richesse, les autres abandonnent avant la fin. Avoir le monopole de la richesse, c’est gagner, mais c’est aussi être le seul à jouer et ceci n'a pas de valeur.
Pour relancer le jeu, il faut redistribuer. Trois options s'offrent au plateau: (i) effacer le passé et repartir de zéro, c'est la révolution; (ii) le gagnant partage volontairement ou involontairement une part de sa richesse, et la partie continue; ou (iii) la banque émet de nouveaux billets, et le jeu se prolonge.
L'investisseur reconnaîtra ses scénarios. Le premier est le risque extrême, contre lequel aucun portefeuille ne protège vraiment. Le deuxième – la taxation du capital et des bénéfices – pèserait sur les valorisations. Le troisième porte un nom, l'inflation, et favorise les actifs réels. En attendant de savoir lequel l'emportera, la leçon du plateau vaut pour le portefeuille: on ne gagne pas au Monopoly avec son salaire, mais avec ses cases. Dans une économie où la richesse revient au capital, détenir du capital – largement, globalement, patiemment – reste le meilleur moyen de rester dans la partie.