A nouveau diversifier hors des US et de l’IA

Emmanuel Garessus

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En Europe et en Inde, il est possible d’investir dans l’IA sans s’exposer aux titres surévalués américains, selon Alessia Berardi, d’Amundi.

© Delporte

 

Le protocole d’accord entre les Etats-Unis et l’Iran a été salué par une baisse du cours du baril et une réaction positive des marchés obligataires et boursiers. Mais la situation géopolitique demeure instable. Dans ce contexte, l’investisseur hésite à reprendre la même stratégie d’investissement qu’avant le conflit. Comment positionner son portefeuille face à la complexité de cette situation? Alessia Berardi, Responsable de la Macroéconomie et de la stratégie des Marchés émergents Head Global Macro & Emerging Markets Strategy auprès d’Amundi Investment Institute, répond aux questions d’Allnews:

La guerre conduit à l’inflation, la paix à la désinflation. Qu’en est-il de la situation actuelle après la signature du protocole d’accord entre les Etats-Unis et l’Iran?

Après le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, nous sommes passés d’un affaiblissement de l’offre à une situation de disruption énergétique après la fermeture du Détroit d’Ormuz. 

Aujourd’hui, si le scénario est celui d’un retour progressif à la normalité, il nécessitera quelque temps avant de se matérialiser et avant que la production ne retrouve sa situation préalable. C’est notre scénario central. Il se traduit par un cours du baril à 85-90 dollars, soit au-dessus de son niveau d’avant le conflit. Il ne traduit pas une forme d’escalade au-dessus de 100 dollars. Notre thèse devrait coïncider avec une réouverture partielle du Détroit d’Ormuz. Toutefois, les informations quotidiennes sur ce point sont parfois confuses et incertaines. Nos hypothèses de ré-ouverture partielle supposent une hausse de l’inflation. Dans de nombreux pays, l’inflation s’est accrue significativement. Mais cette flambée des prix n’a pas frappé tous les pays avec la même force. 

L’ampleur dépend de l’accompagnement offert par les gouvernements pour absorber ce choc. Quand la hausse est forte, comme aux Philippines (inflation de 7%) ou au Chili, la banque centrale doit réagir immédiatement. Dans d’autres pays, l’inflation est mieux maîtrisée et, comme en Inde, elle demeure entre 3,5 et 4%, du fait de stabilisateurs économiques. Dans ce cas, les entreprises énergétiques, qui appartiennent à l’Etat, absorbent une partie de ce fardeau et ne le répercutent qu’en partie sur le consommateur. La situation est mouvante et les gouvernements entendent davantage partager le coût de l’inflation avec les consommateurs finaux. Au total, en dépit des différences entre les pays, cet épisode se traduit par un choc inflationniste global.

«Ajustée du risque, la dette émergente a l’avantage d’être moins volatile que les obligations américaines.»

Est-ce qu’avec un baril à 85-90 dollars tout le monde sera content?

Oui, même si un baril à 80 dollars serait préférable. N’oublions pas qu’avant le conflit, dans un environnement d’excès d’offre, le pétrole se traitait à 65 dollars.

Est-ce que nous entrons dans un environnement financier semblable à celui d’avant le conflit, c’est-à-dire celui d’une hausse des titres Value, cycliques et des émergents plutôt que de l’IA?

Avant le conflit, l’investisseur voulait diversifier ses actifs hors des Etats-Unis et au profit de l’Europe et des marchés émergents ainsi que dans des secteurs souvent négligés précédemment. Le conflit s’est traduit par une fuite vers la qualité, un retour vers les actifs en dollars, partant de l’idée que les Etats-Unis parviendraient à s’isoler des conséquences du conflit. Les Etats-Unis sont en effet un pays exportateur net d’énergie. Aujourd’hui, selon le scénario d’une ré-ouverture progressive, l’investisseur cherchera à nouveau à diversifier ses avoirs. 

L’IA exprime une tendance qui continue de s’imposer. Pour l’investisseur, l’IA est associée aux actions américaines, bien que la réalité soit différente. D’ailleurs l’Asie est également très présente dans l’IA. 

Après une recherche de diversification hors des Etats-Unis avant le conflit et un retour aux actions américaines durant le conflit, l’investisseur cherchera à nouveau à diversifier son portefeuille. 

A mon avis, l’IA traduit une tendance bien ancrée au plan global et indépendante de l’évolution du conflit. La situation est donc plus complexe qu’on ne le dit. Si l’on considère les actions asiatiques, la concentration est également forte, à savoir sur Taïwan, la Corée, le Japon, la Chine. Ces  régions d’Asie traduisent aussi une recherche de participation à l’IA.

«Avec un investissement en Corée et à Taïwan, vous ne diversifiez pas vos risques par rapport aux actions américaines.»

Est-ce que d’autres marchés en profiteront, comme l’Inde?

Durant les récentes séances de consolidation de l’IA, l’Inde se comportait positivement. Les actions indiennes ne se concentrent pas sur l’IA. Ce marché permet une réelle diversification du portefeuille. La question consiste à évaluer la solidité de la tendance en faveur de l’IA. Si l’on considère sa propagation aussi bien dans notre travail quotidien que dans des secteurs aussi stratégiques que la sécurité et la défense, il est difficile d’imaginer que l’IA perdra de son importance. Mais plusieurs facteurs sont à prendre en considération: La concurrence est toujours plus forte dans l’IA, même au sein des Etats-Unis. Et les entreprises de l’IA s’endettent de plus en plus, tandis que les cash-flows s’amenuisent. La hausse du coût de financement pénalise de plus en plus ce secteur. Que la Fed augmente ou non ses taux directeurs, il n’en reste pas moins que la courbe des taux est plus élevée. La hausse du coût de la dette aura un effet modérateur sur le cycle d’investissements dans l’IA. 

Malgré tout, l’investisseur devrait diversifier ses avoirs vers d’autres pays et d’autres secteurs.

Si l’on absorbe les IPO d’Anthropic et OpenAI, le besoin de liquidités sera important de la part de la technologie. Pour l’investisseur, sera-t-il préférable d’ici 6 à 12 mois de privilégier d’autres secteurs que l’IA?

Oui, il sera préférable de diversifier davantage son portefeuille. A propos de ces IPO, il s’agira d’éviter un excès d’offre. Ces entreprises sont gigantesques.

Sur les marchés asiatiques, est-il préférable d’investir dans un ETF sur les actions asiatiques ou de se concentrer sur 2-3 pays?

Avec un investissement en Corée et à Taïwan, vous ne diversifiez pas vos risques par rapport aux actions américaines. Ces deux pays sont directement fonction de la demande américaine et du cycle américain des investissements dans l’IA. 

La Chine est un écosystème différent. L’IA y progresse rapidement mais selon un modèle différent de celui des Etats-Unis. Selon le plan quinquennal du gouvernement, l’IA est une infrastructure au service du reste de l’économie. Le narratif est complètement différent aux Etats-Unis, où l’on cherche à monétiser ses investissements et à maximiser ses profits. Il est plus difficile de monétiser ses investissements en Chine. Nous ne verrons pas émerger des «magnificent 7» en Chine.  

Il existe aussi des pays spécialisés dans les facteurs participant au développement de l’IA. Ici, il faut distinguer entre les secteurs en amont (upstream, comme les infrastructures lourdes), intermédiaires (logistique et technique), ou en aval (downstream, comme les logiciels, la robotique, les agents conversationnels). Les deux derniers concernent des régions telles que l’Europe et l’Inde. Il est donc possible d’investir dans l’IA sans s’exposer aux titres surévalués et aux «hyperscalers» américains.

«L’environnement inflationniste actuel nous amène aussi à considérer les matières premières.»

En termes de classes d’actifs, est-ce que vous diversifiez avec des obligations ou des matières premières et des infrastructures?

La hausse des rendements a permis aux obligations de faire leur retour. Cela ne concerne pas seulement les marchés émergents, mais aussi les Etats-Unis, les pays périphériques européens ou le Royaume-Uni. L’investisseur y obtient de bons revenus à un moment de hausse de l’inflation et de taux directeurs. Cet environnement rend difficile d’enregistrer des gains sur la duration, mais ces revenus sont attractifs. Même dans la dette émergente, il s’agit aussi de rester sélectif. Le rendement n’est pas toujours suffisant pour justifier le risque. 

Ajustée du risque, la dette émergente a l’avantage d’être moins volatile que les obligations américaines. 

En termes de diversification, l’environnement inflationniste actuel nous amène aussi à considérer les matières premières.

Quel est votre scénario pour la Fed?

La dernière réunion de la Fed était très intéressante. Kevin Warsh a employé un ton «hawkish» (rigoureux), mais certains éléments de son discours ne l’étaient pas. Warsh n’a par exemple pas présenté ses propres attentes sur les taux. A l’inverse, le gouvernement de la Fed s’est révélé «hawkish» dans sa tonalité mais il a été unanime à vouloir maintenir les taux inchangés. 

Dans sa communication, Kevin Warsh a  minimisé l’importance des attentes de taux et les «dots» des gouverneurs de la Fed, soulignant la volatilité des données. C’est une façon de minimiser le degré de «rigueur» des gouverneurs de la Fed. Le marché s’attend exactement à ce degré de rigueur. 

Je ne m’attends pas à une hausse des taux directeurs de la Fed d’ici la fin de l’année. Sachant que l’inflation est présente, mon regard porte avant tout sur l’évolution du marché de l’emploi américain pour changer mon scénario. Si sa résilience devait se confirmer, cela pourrait amener la Fed à relever ses taux.

Faut-il éviter les actifs britanniques en raison de l’incertitude politique?

Le marché a correctement anticipé les événements. Le départ de Keir Starmer était attendu, au plus tard après la victoire d’Andy Burnham à Manchester. Les rendements obligataires se sont un peu tendus avant de diminuer et la livre sterling a un peu baissé. Le marché s’attend à une politique budgétaire plus accommodante. Burnham a tenté de réduire ces craintes. Nous verrons qui deviendra le prochain Chancelier. Le marché apprécierait un budget plus orthodoxe ou une forme de continuité. Si Burnham est élu, je pense qu’il saura être pragmatique. Le marché a surtout besoin de clarté. Il veut à tout prix éviter un nouveau moment «Liz Truss».

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