Après presque deux décennies de négociations, l’Inde et l’UE ont signé un accord commercial qui devrait réduire les barrières commerciales entre les deux parties. L’UE est d’ores et déjà le deuxième partenaire commercial de l’Inde. Les échanges bilatéraux atteignent 120,2 milliards d’euros pour les biens (2024) et les échanges de services à 66,6 milliards d’euros. Quelles sont les perspectives indiennes sur le marché des changes, des obligations et des actions? Alessia Berardi, Head of macroéconomies auprès d’Amundi Investment Institute et responsable de la stratégie sur les marchés émergents, répond aux questions d’Allnews:
Vous publiez une vaste étude sur le dernier accord commercial entre l’Inde et l’UE. Pourquoi l’impact quantitatif sera-t-il dérisoire à court terme?
Après sa ratification, la mise en œuvre de l’accord ne devrait intervenir qu’au début de l’année prochaine. Des questions d’ordre juridique demeurent encore ouvertes avant qu’il ne soit finalisé. Les effets économiques ne seront donc pas immédiats.
Les deux parties sont déjà d’importants partenaires commerciaux. L’accord bilatéral permettra notamment un abaissement des barrières douanières. Il permettra une plus grande ouverture des marchés dans différents secteurs spécifiques, tels que l’automobile. Certains secteurs sensibles n’en font toutefois pas partie, comme l’agriculture. L’accord du Mercosur est d’ailleurs retardé pour ces raisons.
«Un doublement des échanges automobiles est aisément possible.»
Le volume d’échange actuel est considérable, près de 190 milliards d’euros. Est-ce qu’il pourrait doubler d’ici 5 ou 10 ans?
Un doublement me paraît un scénario ambitieux. Je préfère parler de l’impact en fonction des différents secteurs. Les constructeurs automobiles européens par exemple bénéficieront d’un meilleur accès. La part de l’UE sur le marché indien n’est que de 4%. Or les taux de droits de douane passeront de 110 à 10% avec un quota de 250'000 par an. Les constructeurs automobiles européens disposeront d’une grande marge de manœuvre à la hausse. Un doublement des échanges automobiles est aisément possible.
Vous évoquez l’accord du Mercosur. Quelles sont les grandes différences entre ces deux types d’accords?
La première différence porte sur la composition des échanges. L’Amérique latine comprend, outre des métaux industriels et du pétrole, une forte proportion de matières premières dites «soft», comme l’agriculture, qui compliquent l’approbation d’un accord. Dans l’accord avec l’UE et l’Inde par contre, cet aspect est mis de côté.
La deuxième différence concerne la stratégie géopolitique globale. Il vise à renforcer les partenariats entre des puissances économiques de taille moyenne. A la lumière de certains discours tenus à Davos, de nombreux pays cherchent à se prémunir contre des chocs externes en multipliant leurs sources d’approvisionnement. Ni l’Inde ni l’UE ne peuvent se prévaloir d’une totale souveraineté de leur chaîne d’approvisionnement, par exemple à l’égard des deux grandes puissances.
Ce n’est peut-être pas une coïncidence si peu de temps après l’accord bilatéral entre l’Inde et l’UE, les Etats-Unis ont renforcé leurs liens avec l’Inde et réduit leurs droits de douane à 18% au lieu de 50%.
Est-il encore possible de distinguer entre les aspects économiques et politiques?
Il n’est pas possible de séparer les questions économiques et politiques. Le thème de la sécurité économique est primordial dans chaque pays. Même en matière alimentaire, chaque pays tente de se prémunir contre un éventuel choc externe.
Le taux de croissance est très fort en Inde depuis quelques années, avec une économie orientée sur la croissance domestique. Est-ce que ces fondamentaux vont changer?
Non, les fondamentaux ne vont pas changer. L’Inde est relativement isolée des conditions mondiales. De plus, elle dispose de liens étroits avec la Chine aussi bien qu’avec les Etats-Unis. Dans ce nouvel environnement, l’Inde occupe une position de puissance intermédiaire dans la confrontation entre la Chine et les Etats-Unis.
«L’Inde s’inscrit dans une phase de transformation tant en termes de consommation que d’investissement.»
En outre, l’Inde s’inscrit dans une phase de transformation tant en termes de consommation que d’investissement. L’Inde investit dans les secteurs stratégiques tels que l’électronique et la défense. Mais l’économie indienne est avant tout axée sur la demande domestique alors que la Chine est une économie très orientée sur l’exportation. Cet aspect structurel ne changera pas.
Quelle est la stratégie de l’Inde en matière de taux de change?
Les fondamentaux sont positifs à l’égard de la roupie. La croissance économique indienne est significative. La politique monétaire est tout à fait orthodoxe. La Banque centrale ne devrait pas baisser les taux directeurs ces prochains temps. Les réserves de la banque centrale sont abondantes. Et la politique budgétaire privilégie une saine consolidation.
Les comptes courants sont relativement sains. Certes le pays est structurellement en déficit, puisqu’il n’est pas axé sur l’économie d’exportation. Mais le déficit courant est très modeste, proche de 1% du PIB.
La roupie est traditionnellement une monnaie qui tend à se déprécier par rapport aux monnaies fortes. Au sein des autorités, il semble exister une forme de préférence asymétrique en faveur d’une monnaie compétitive de la part des autorités. Mais ce n’est pas un objectif déclaré.
Qu’en est-il des actions?
Pour l’investisseur, l’avantage des actions indiennes réside dans le caractère de diversification que présente le pays, dans leur orientation domestique et leur exposition relativement faible à la technologie et à l’intelligence artificielle, notamment par rapport à la Corée du Sud et à Taïwan. C’est une bonne protection par rapport à d’autres marchés à forte valorisation.
L’Inde est-elle une bonne source de diversification ou votre marché préféré au sein des émergents?
Nous favorisons structurellement les actions indiennes en raison de leur prime de croissance et des perspectives d’augmentation des bénéfices.
Quel instrument est le plus opportun pour investir en Inde?
Amundi est dans une position favorable de ce point de vue, à la suite de notre joint-venture avec SBI, une grande banque indienne, laquelle nous offre de nouvelles opportunités. Nous sommes bien placés pour répondre aux besoins spécifiques des investisseurs.
Est-ce que les actions des grandes banques indiennes représentent une bonne piste d’investissement?
Les bancaires offrent une solution relativement sûre et facile d’accès pour participer à la croissance locale. Pour les professionnels, d’innombrables autres opportunités se présentent, par exemple dans le domaine des petites et moyennes capitalisations.
Les investisseurs connaissent les leaders de la cote chinoise, comme BYD, mais très peu les champions indiens. Qu’en est-il de la concurrence entre l’Inde et la Chine?
Effectivement. Il existe des constructeurs automobiles indiens qui gagneraient à être davantage connus en Europe. L’accord avec l’UE s’inscrit aussi dans cet ordre d’idée.
Est-ce que l’accord avec l’Europe appartient à d’autres initiatives conduisant l’Inde à davantage d’ouverture internationale?
Oui. L’accord avec l’UE s’intègre à un ensemble d’initiatives et d’accords internationaux avec l’Inde.
L’Inde fait partie des BRICS et de nombreuses autres organisations, comme l’Organisation de Coopération de Shanghai ou le Dialogue Quadriennal pour la Sécurité (QUAD) tout en accordant la priorité aux relations avec d’autres pays asiatiques. Il lui est toutefois important de préserver sa neutralité et son indépendance à l’égard des deux grandes puissances.
Est-ce que le marché indien des capitaux est en train de s’ouvrir, par exemple afin de profiter des opportunités sur le marché obligataire local?
Le marché obligataire indien est en train de s’ouvrir partiellement. Il est entré dans des indices obligataires globaux, mais il reste une marge de manœuvre pour davantage d’ouverture. Par son approche progressive, l’Inde cherche à se préserver d’une trop forte volatilité liée aux flux internationaux. Le processus d’ouverture se poursuivra graduellement.