Il est des conférences qui confirment ce que l’on sait déjà, et d’autres qui déplacent le cadre. MasterMinds, dont la première édition s’est tenue à Genève en avril dernier, appartient à la deuxième catégorie. Raoul Pal, macro-analyste et fondateur de Real Vision, Cyrus Fazel, cofondateur de SwissBorg, et Kostas Chalkias, cofondateur de Mysten Labs, n’ont pas présenté trois visions distinctes du marché. Ils ont, chacun depuis son angle, articulé la même rupture: la crypto n’est plus un actif parmi d’autres. Elle est en train de devenir une infrastructure, celle de l’économie autonome qui se dessine à l’horizon 2030.
La liquidité mondiale comme carburant, les réseaux comme moteur
Raoul Pal pose le cadre macroconomique avec la précision d’un ancien de Goldman Sachs rompu aux cycles longs. Sa thèse, qu’il nomme «The Everything Code», repose sur un constat arithmétique: à mesure que la dette mondiale s’envole et que les banques centrales gonflent la masse monétaire, les actifs structurellement rares absorbent la liquidité excessève. Bitcoin, Ethereum, Solana, Sui: leur raison d’être n’est pas spéculative mais elle est mathématique.
Ce qui distingue cet vision d’un macro-investisseur classique, c’est l’articulation qu’il opère entre cycles monétaires et effets de réseau. Citant la loi de Metcalfe, selon laquelle la valeur d’un réseau croît exponentiellement avec son nombre d’utilisateurs, il défend une capitalisation globale de 100’000 milliards de dollars pour l’écosystème crypto à long terme comme une conséquence logique de la courbe d’adoption en cours.
Sa leçon la plus personnelle est peut-être la plus utile: entré dans l’univers des actifs numériques en 2013, il reconnaît avoir soldé ses positions bitcoin trop tôt, manquant une ascension historique. «La volatilité est votre alliée», résume-t-il.
L’investisseur particulier au cœur du système
Cette thèse macro ne vaut que si elle se traduit en expérience concrète pour l’épargnant ordinaire. C’est précisément le terrain sur lequel interviennent Cyrus Fazel et Anthony Lesoismier. Les cofondateurs de SwissBorg ne partent pas de modèles théoriques; ils partent de données comportementales collectées sur des centaines de milliers de portefeuilles.
Leur observation centrale: lors de la dernière correction, près de 45% des utilisateurs de leur plateforme sont restés en territoire positif. Ce résultat n’est pas le fruit du hasard ni d’un marché favorable; il découle de modèles comportementaux prédictifs entraînés pour anticiper les réactions d’investisseurs en période de forte volatilité. L’IA, ici, n’est pas un gadget marketing; c’est un dispositif de protection du capital.
Ce qui se dessine à moyen terme est encore plus structurant. Les deux intervenants anticipent des plateformes d’investissement dotées d’agents IA spécialisés dans la gestion de portefeuille, dans l’analyse de risque et l’exécution stratégique, capables d’ajuster les positions en continu selon les conditions de marché. Ce que les investisseurs institutionnels possèdent depuis des décennies comme des systèmes de surveillance et d’arbitrage permanents, deviendra accessible à tous. La démocratisation de la finance ne passe plus par la simplification des produits; elle passe par la sophistication des outils mis à disposition.
La cryptographie comme fondation, pas comme détail technique
Reste une question que l’enthousiasme macro et les promesses d’accessibilité tendent à éluder: sur quelles fondations repose cette économie numérique? C’est la contribution de Kostas Chalkias, une des figures les plus reconnues de la cryptographie appliquée à la blockchain. Son diagnostic est sans concession: les mots de passe traditionnels sont «game over» à l’ère de la surveillance par IA avancée. Ce n’est pas une boutade; c’est une observation technique. L’apprentissage automatique est désormais un vecteur d’attaque sophistiqué, capable de cartographier les vulnérabilités de systèmes entiers avec une efficacité qu’aucune équipe humaine ne peut rivaliser. La réponse ne peut donc pas venir de correctifs incrémentaux; elle doit être intégrée à l’architecture même des réseaux.
Chalkias identifie trois axes comme leviers de croissance déterminants du secteur: la finance décentralisée, les paiements programmables et la vérification de l’IA par la blockchain. Ce dernier point mérite attention: dans un monde où les agents IA opèrent de manière autonome, la blockchain devient le registre de confiance qui permet de vérifier leurs actions, leur identité, leur traçabilité. L’infrastructure crypto n’est pas un concurrent de l’IA; elle en est le système d’audit.
2030: l’horizon où les agents IA deviendront des acteurs économiques
C’est Raoul Pal qui formule le plus clairement la convergence de ces trois lectures. A l’horizon 2030, estime-t-il, les agents d’IA autonomes disposeront de portefeuilles crypto, effectueront des transactions sur la blockchain et construiront leurs propres modèles économiques. Ils ne seront pas des utilisateurs de la crypto; ils en seront des acteurs à part entière, étendant le marché adressable bien au-delà de la sphère humaine. OpenAI s'est récemment associé à Visa, Mastercard a lancé Agent Pay for AI: les agents IA effectuent déjà des transactions autonomes, entre humains et désormais entre eux. L'horizon 2030 esquissé à Genève est peut-être déjà dépassé.
Les enregistrements complets des interventions sont disponibles sur youtube.com/@SwissBorg