Les marchés d’actions mondiaux ont amorcé un net rebond ces dernières semaines, enregistrant leur plus forte performance mensuelle depuis plusieurs années, en dépit des tensions géopolitiques persistantes et des graves perturbations qui touchent les marchés mondiaux de l’énergie. Le S&P 500 a progressé de 10,5% en avril, signant ainsi son meilleur rendement mensuel depuis novembre 2020, tandis que les actions européennes et des marchés émergents ont également fortement progressé.
Bien qu’assez surprenant à première vue, ce rebond s’inscrit fidèlement dans la tendance historique observée traditionnellement après un choc géopolitique. Les marchés traversent souvent une phase initiale de forte volatilité avant de se stabiliser, à mesure que les investisseurs se recentrent sur la conjoncture macroéconomique sous-jacente et les fondamentaux des entreprises. Cet épisode n’a pas dérogé à la règle: la résilience des conditions économiques, la solide croissance des bénéfices et l’enthousiasme continu pour les investissements dans l’intelligence artificielle ont contribué à soutenir l’appétit pour le risque, et ce, malgré le maintien de cours du pétrole élevés.
Résilience économique des États-Unis
Malgré le choc énergétique actuel, les données du marché de l’emploi aux Etats-Unis continuent de pointer vers une économie qui ne ralentit que modérément, plutôt que de se détériorer brutalement. Les créations d’emplois en avril ont réservé une surprise à la hausse, tandis que les licenciements restent limités et que les dépenses de consommation résistent relativement bien. Il est important de noter que la croissance des salaires a continué de ralentir ces derniers mois, contribuant à apaiser les craintes d’une spirale prix-salaires plus généralisée malgré la hausse des coûts du carburant.
Les bénéfices des entreprises sont également restés particulièrement robustes. Environ 80% des entreprises du S&P 500 ayant publié leurs résultats ont dépassé les attentes en matière de BPA (bénéfice par action), cette dynamique positive étant visible dans de multiples secteurs. Si de nombreuses entreprises ont reconnu l’existence d’une incertitude accrue liée au conflit au Moyen-Orient, la plupart des commentaires des dirigeants se sont jusqu’à présent caractérisés par de la prudence plutôt que par les signes d’une détérioration significative.
Dans le même temps, de puissants vents porteurs structurels continuent de soutenir les marchés, notamment dans le secteur technologique. Les investissements liés à l’IA sont redevenus un moteur clé de la performance des actions, les titres des semi-conducteurs ont ainsi bondi alors que les grandes entreprises technologiques poursuivent l’extension de leurs plans de dépenses d’investissement dédiés aux infrastructures d’IA et aux centres de données. La vigueur de ce cycle d’investissement permet de contrebalancer une partie des inquiétudes suscitées par la hausse des prix de l’énergie et des conditions financières plus tendues.
Néanmoins, l’environnement actuel reste fragile. Les marchés semblent intégrer une stabilisation relativement rapide des tensions géopolitiques et des marchés de l’énergie, alors même que plusieurs risques majeurs ne sont toujours pas résolus. Les cours du pétrole ont franchi de manière décisive la barre des 100 dollars le baril, tandis que les perturbations sur les routes de transit énergétique critiques continuent de peser sur l’offre mondiale. Si les prix élevés de l’énergie persistent pendant une période prolongée, le frein à la croissance et la pression sur l’inflation risquent de devenir de plus en plus difficiles à ignorer pour les décideurs politiques et les marchés.
La situation en Europe
La divergence régionale devient également plus prononcée alors que les Etats-Unis restent comparativement bien isolés du choc actuel en raison de leur position de producteur net d’énergie. Cette position limite le risque de pénuries pures et simples et contribue à amortir l’impact macroéconomique de la hausse des cours du pétrole.
L’Europe, en revanche, reste plus vulnérable en tant que grande importatrice nette d’énergie. Des prix du pétrole plus élevés aggravent des dynamiques de croissance déjà faibles et augmentent le risque d’un environnement stagflationniste si les perturbations persistent. Toutefois, l’Europe est aussi nettement mieux préparée à un choc énergétique qu’elle ne l’était il y a quelques années: ses approvisionnements en énergie sont plus diversifiés, ses niveaux de stockage sont plus solides, et les gouvernements sont plus enclins à déployer des mesures de soutien budgétaire pour prémunir les ménages et les entreprises contre la hausse des coûts.
Les prévisions des entreprises fournies lors de la dernière saison de publication des résultats témoignent de cette meilleure résilience. En dehors du secteur des voyages et du luxe, rares sont les sociétés à avoir signalé une détérioration matérielle liée aux coûts de l’énergie, et les bénéfices restent globalement robustes.
Compte tenu de sa focalisation exclusive sur la stabilité des prix, la BCE n’a qu’une tolérance limitée face aux surprises inflationnistes, ce qui accroît le risque d’un resserrement monétaire à court terme. Cependant, même deux hausses de taux cette année ne porteraient les taux directeurs qu’à la limite supérieure de la zone neutre, et non en zone restrictive. Cela préserve la flexibilité de la politique monétaire, en signalant une discipline en matière d’inflation sans nuire matériellement à la croissance. Les interventions budgétaires temporaires, notamment les allègements fiscaux et les plafonnements des prix, permettent également d’atténuer la répercussion de l’inflation à court terme.
Conséquences sur l’investissement
Au-delà de la volatilité immédiate, le conflit actuel accélère également plusieurs thématiques d’investissement structurelles à plus long terme. La sécurité énergétique occupe une place croissante dans les agendas politiques à l’échelle mondiale, entraînant une augmentation des investissements dans la production nationale, la résilience des réseaux et les sources d’énergie alternatives. Les dépenses de défense continuent également d’augmenter alors que la fragmentation géopolitique s’enracine davantage. Dans le même temps, les investissements dans les infrastructures d’IA restent largement ininterrompus malgré un contexte incertain, renforçant la solidité de l’un des moteurs de croissance structurelle les plus importants du marché.
Pour les investisseurs, la principale leçon à retenir est que les chocs géopolitiques ne font pas nécessairement dérailler les tendances de marché plus larges ni les phases d’expansion économique. Même si les périodes de volatilité peuvent être inconfortables, l’histoire suggère que les marchés se redressent souvent dès lors que les investisseurs reprennent confiance dans la solidité des fondamentaux sous-jacents. Aujourd’hui, la résilience des marchés de l’emploi, la bonne santé des bénéfices des entreprises et les moteurs de croissance structurels continuent d’apporter un soutien majeur aux actifs risqués.
Parallèlement, la forte incertitude géopolitique, la cherté des prix de l’énergie et l’accentuation des divergences régionales renforcent l’importance de maintenir des portefeuilles diversifiés et de haute qualité. Dans un environnement mondial de plus en plus fragmenté, une diversification disciplinée et l’accent mis sur la résilience restent parmi les moyens les plus efficaces pour les investisseurs de naviguer dans l’incertitude tout en restant positionnés pour saisir les opportunités à plus long terme.