Wall Street semble aller mieux que jamais, c’est en tous les cas ce que l’on peut se dire en consultant les niveaux de clôture d’hier soir. Mais en coulisses les lignes commencent à bouger de façon plutôt inquiétante pour quiconque n’adopte pas la posture de l’autruche, avec hier soir un parallèle quasi parfait avec la fin 1999 à la cloche du NYSE, j’y reviens.
Depuis quelques temps un nouvel acronyme fait le tour des salles de marchés: «NACHO» («Not A Chance Hormuz Opens») prend forme à Wall Street, en référence à l’idée que le détroit d’Ormuz restera pratiquement fermé tant que les dégâts économiques liés à cette fermeture (hausse du pétrole et accélération de l’inflation) ne deviendront pas insoutenables. Après l’échec des discussions entre les États-Unis et l’Iran ce week-end, Donald Trump déclare hier que le cessez le feu est sous «assistance respiratoire massive», ce qui pousse le pétrole et les rendements obligataires à remonter, ils sont de plus en plus rares les intervenants qui espèrent encore un coup de pouce monétaire de la Fed cette année. Malgré cela, les indices américains inscrivent de nouveaux records historiques grâce à l’envolée continue des valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs, avec Micron et Qualcomm en forte hausse hier. Les investisseurs parient que l’économie américaine, soutenue par les investissements massifs dans l’IA et par des résultats d’entreprises solides, peut absorber le choc énergétique. Dans le camp des réalistes, on préfère rester prudent et estimer que ce décalage entre la hausse des marchés, la remontée de l’inflation et celle des taux d’intérêt pourrait ne pas durer éternellement.
Nouveaux records historiques à la cloche hier pour le S&P500 (SPX) et le Nasdaq100 (NDX). Le podium du jour du SPX se compose de l’énergie, des materials et des industrielles, la tech suit le trio de tête de près, les volumes d’échanges sont étranges, stables sur le SPX alors qu’ils décollent de 50% sur le NDX, un phénomène rare accompagné d’un breadth nettement négatif, tout cela questionne, comment donc le marché peut-il atteindre de nouveaux plus hauts de tous les temps dans un tel contexte? On se penche sur le NDX qui évolue désormais profondément en territoire suracheté, on jette un œil à la volatilité qui gagne 7%, le VIX termine la séance à 18,38, alors que la bourse est en hausse… même phénomène sur le MOVE (l’alter ego obligataire du VIX), constat identique sur le marché obligataire qui se tend à nouveau, le rendement du 10 ans remonte à 4,43%, le 30 ans à 5%.
Le dollar et l’euro évoluent dans une fourchette étroite horizontale depuis le 9 avril, ce matin la paire se maintient à 1,1749, pendant que l’or est maintenu en respect par ses moyennes mobiles à 100 et 50 jours, l’once traite légèrement au-dessus de 4700 dollars. Le baril de WTI Light Crude remonte légèrement en-dessous de 100 dollars, il se bat avec sa 50 jours depuis le 6 mai, elle passe actuellement par 96,4 dollars.
Cet énième record historique de cette année est accompagné par un phénomène que les jeunes depuis plus longtemps que d’autres connaissent et redoutent. À l’approche de la clôture d’hier, 39 actions du SPX atteignent un nouveau plus bas sur 52 semaines, ce qui représente 7,8% des valeurs de l’indice. Cela dépasse presque la fin de l’année 1999 (8%) en termes de plus grand nombre de nouveaux plus bas lors d’une journée où le SPX lui-même inscrit un nouveau sommet historique, Cela n’implique pas obligatoirement que le marché a créé une bulle, mais simplement que les mouvements de prix et les rotations sectorielles évoluent à un rythme qui n’est pas soutenable actuellement et restent vulnérables à un retournement brutal.
Résumons: le SPX semble très fort puisqu’il atteint des records historiques, mais en dessous de la surface, beaucoup d’actions individuelles vont mal. Normalement, dans un marché vraiment sain, la majorité des actions montent ensemble. Ici, ce n’est pas le cas : pendant que l’indice grimpe grâce à quelques très grosses valeurs (souvent la tech ou l’IA), un nombre inhabituellement élevé d’actions touchent au contraire leurs plus bas niveaux sur un an. Le parallèle avec 1999 est important, car à l’époque de la bulle internet, les indices continuaient de monter alors que de nombreuses actions commençaient déjà à se détériorer en coulisses. La hausse actuelle, on le sait, est fortement concentrée, cela implique une avancée déséquilibrée du marché et une fragilisation potentielle de tout l’édifice, on comprend mieux le rebond de volatilité, des intervenants commencent à acheter de la protection.
Bref, Wall Street donne une impression de force, mais les fondations sous le marché commencent à montrer des fissures.
Pendant ce temps-là, Donald Trump part en course d’école et emmène avec lui une impressionnante délégation de dirigeants américains à Pékin pour rencontrer Xi Jinping, dans le cadre d’un sommet à forts enjeux autour du commerce, de l’intelligence artificielle, des terres rares et des tensions géopolitiques. Parmi les patrons attendus figurent notamment Elon Musk, Tim Cook et Larry Fink, ainsi que plusieurs dirigeants de Wall Street, de l’aéronautique et de la tech. L’objectif affiché de la Maison Blanche est de favoriser de nouveaux accords commerciaux et des investissements croisés entre les États-Unis et la Chine, alors que les relations entre les deux puissances restent tendues. Le voyage illustre aussi le rôle grandissant des grands patrons américains dans la diplomatie économique, au moment où les marchés surveillent autant les discussions politiques que les enjeux liés à l’IA, aux chaînes d’approvisionnement et à l’énergie.
Donald Trump semble aujourd’hui très affaibli sur le plan politique intérieur, alors qu’une grande partie des Américains supporte de plus en plus difficilement les conséquences du conflit qui s’enlise en Iran, notamment la flambée des prix. À Washington, personne n’a oublié le prix politique payé par les démocrates lors des épisodes d’hyperinflation passés. À l’approche des élections de mi mandat, de nombreux candidats républicains s’inquiètent fortement de l’évolution de la situation. Le message de la Maison Blanche consistant à expliquer que «les choses empireront avant de s’améliorer» ne convainc plus l’électorat. Sur le terrain, beaucoup répondent déjà que leur mandat sera perdu avant une éventuelle amélioration. Face à cette pression, Donald Trump a dû envisager des mesures d’urgence pourtant contraires à sa ligne habituelle. Les États-Unis prévoient ainsi d’abaisser les droits de douane sur les importations de bœuf, tandis que le président étudie également une suspension de la taxe sur l’essence pendant 90 jours afin de limiter les effets de la hausse de 40% des prix du carburant sur un an. Ces initiatives, avant tout symboliques, cherchent à soutenir rapidement et visiblement le pouvoir d’achat des ménages, mais leur impact reste limité tant que la situation dans le détroit d’Ormuz ne se stabilise pas et que les prix du pétrole demeurent sous tension.
On se penche sur la macro d’hier : les ventes de logements existants aux États-Unis pour le mois d’avril ressortent légèrement sous les attentes, mais restent globalement stables depuis le début de l’année. Le Trésor américain a lancé une importante semaine d’émissions obligataires avec une vente de 68 milliards de dollars de bons à trois ans, suivie notamment d’une émission de 42 milliards de dollars d’obligations à dix ans. Sur le plan politique et monétaire, le Sénat doit voter sur la nomination de Kevin Warsh à la présidence de la Fed.
La séance du jour sera marquée par plusieurs rendez-vous macroéconomiques importants, avec notamment les discours de deux membres de la Fed, Williams en matinée puis Goolsbee en soirée, tandis que les investisseurs surveillent également la production industrielle italienne et surtout l’indice ZEW du sentiment économique en Allemagne. Aux États-Unis, l’attention se porte principalement sur la publication du taux d’inflation de base annuel, indicateur clé pour les anticipations de politique monétaire, avant la déclaration mensuelle des budgets américains attendue en fin de séance.
L’actualité entreprises est marquée par un bénéfice net doublé au premier trimestre chez Bayer, tandis qu’OpenAI pourrait économiser jusqu’à 97 milliards de dollars d’ici 2030 grâce à son nouvel accord avec Microsoft selon The Information. ServiceNow envisagerait une émission obligataire de 4 milliards de dollars d’après Bloomberg, alors que Google et Apple déploient le chiffrement RCS afin de sécuriser les échanges entre Android et iPhone. Netflix fait face à une plainte déposée par l’État du Texas pour espionnage présumé et collecte de données sans consentement. Petrobras publie des résultats en baisse au premier trimestre, Panasonic reporte la production de masse de sa nouvelle batterie destinée à Tesla, tandis que BYD vise une croissance des ventes mondiales pouvant atteindre 20% en 2026.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en baisse hormis Tokyo qui gagne 0,52% à la cloche. Hong Kong recule de 0,16%, Shanghai de 0,22%, Séoul abandonne 2,29% et le Nifty50 rend 1,09%. Le future SPX égare 0,3%, l’Europe recule de 1% dans les premiers échanges.