Si le regretté Alain de Greef ne nous avait quittés trop tôt, il eût fait un chroniqueur boursier merveilleux avec son fameux «ça va paaaaaaaaaaas», dont les jeunes depuis plus longtemps que d’autres se souviennent probablement. Au moins cela nous aurait arraché un sourire. Mais attendez! Ne serait-ce pas aujourd’hui le premier jour du printemps? Allez, on prend, ça personne ne peut nous l’enlever, même pas…
La confiance des investisseurs en actions commence à s’éroder face à l’escalade du conflit au Moyen-Orient. Trois semaines après le début de la guerre en Iran, les marchés craignent désormais un conflit long, avec des conséquences économiques et boursières plus importantes que prévu. Les indices reculent nettement, le S&P500 (SPX) passant hier soir sous sa moyenne mobile à 200 jours (j’y reviens) et touchant un plus bas de quatre mois, tandis que l’Europe baisse aussi fortement. Selon Goldman Sachs, les investisseurs qui misaient sur une résolution rapide doutent désormais: certains restent optimistes, mais d’autres anticipent soit une correction, soit une baisse progressive comme en 2022. L’idée qu’il n’y ait pas d’issue proche gagne du terrain. Le conflit s’ajoute à d’autres sources de stress déjà présentes: impact potentiel de l’IA sur les entreprises, risques dans le crédit privé et inflation persistante. JP Morgan Chase estime que les marchés sous-estiment encore les dégâts économiques possibles, notamment via la hausse de l’énergie ou une perturbation durable du détroit d’Ormuz, rappelant que la majorité des chocs pétroliers depuis les années 1970 ont conduit à des récessions. On le sait bien, une hausse durable du pétrole pourrait raviver l’inflation, peser sur la consommation et entraîner des révisions à la baisse des perspectives de croissance et des bénéfices (jusqu’à -5% pour le SPX selon la banque d’affaires New Yorkaise).
Un des effets probablement les plus pernicieux de la hausse des prix de l’énergie apparait de plus en plus nettement dans le narratif des banques centrales, qui sont toutes en train de revêtir leurs habits de faucons à nouveau, notamment la BCE ou encore la Banque d’Angleterre. C’est là que se trouve le cœur du problème des actions, qui ne savent plus faire sans cette merveilleuse béquille nommée «liquidités» depuis 2009. Or si l’on jette un œil aux Fed Funds ce matin, on constate qu’aux Etats-Unis les prévisions d’un statu quo de la Fed cette année ont augmenté à 73% contre 4% avant le 28 février. Sur la partie de la BCE, le marché prédit désormais 64% de probabilités qu’elle relève ses taux de 25 points de base le 30 avril, puis 71% d’une rebelote le 11 juin, ça pique! Même en Suisse les lignes bougent fortement, le marché est passé d’un coup de rien du tout à 40% de chances que la BNS relève le loyer de l’argent le 18 juin, pour la réunion du 24 septembre on en est à 45% et le 10 décembre on prédit 55%. L’Australie est passée à l’acte plus tôt dans la semaine, le reste du pack tourne sa veste à une vitesse rare, un vent contraire puissant est en train de se lever face au plus très joyeux royaume des actions.
La pression vendeuse est toujours présente hier dans les salles de marchés hier, l’ombre du cours du baril de brent plane (de très haut) au-dessus de Downtown Manhattan, cela se détend quelque peu en séance après que le premier ministre Israélien a déclaré qu’il voit la guerre avec l’Iran «se terminer beaucoup plus vite que ne pensent les gens». Ce faisant, Benjamin Netanyahu tente de rassurer les investisseurs, qui commencent sérieusement à se dire que ce conflit est parti pour durer, avec toutes les conséquences que cela implique. Les indices retrouvent donc quelques couleurs en fin de séance ce qui n’empêche pas une détérioration supplémentaire de la configuration technique du marché hier, avec un SPX qui clôture légèrement en-dessous de sa moyenne mobile à 200 jours, la veille c’était son vieux compère le Dow qui s’y était mis, seul le Nasdaq100 (NDX) résiste encore et toujours à l’envahisseur plantigrade avec une clôture à 24'355 pts contre la 200 dma à 24'347 pts, autant dire que tout cela ne repose sur pas grand-chose. Le podium du jour du SPX se compose de l’énergie, des financières et de la tech seuls secteurs à ne pas baisser hier, le breadth est partagé et les volumes d’échanges une fois encore en repli, un peu comme si cette marche vers le sud des indices se passait au ralenti, quoi qu’il en soit les mouvements se font. D’ailleurs papy Dow Jones s’enfonce un peu plus en terre de Mordor en-dessous de sa 200 jours, il entre en territoire survendu et a perdu 8% depuis son record, plus que 2% avant de pouvoir parler de correction.
La volatilité égare 4%, le VIX remonte à 24,06, ce qui reflète un niveau de nervosité en hausse mais on est loin d’un état de panique, pour ce faire il faudra que l’indice de la peur du SPX remonte dans le haut de la zone 30-40, voire plus haut.
Je note que le SMI (Swiss Market Index) casse sa 200 jours en clôture hier, il entre en territoire survendu, l’indice des blue chips helvétiques a historiquement tendance à réagir à un tel état.
Le marché obligataire prend acte de la nouvelle donne monétaire à venir, le rendement du 2 ans US, très sensibles aux mouvements de taux de la Fed, remonte à 3,83%, il lorgne désormais vers les 4%. Le 10 ans traite ce matin à 4,28%, il lui faut casser 4,30% pour pouvoir accélérer vers les 4,50%. Au chapitre des monnaies, la paire EUR/USD remonte à 1,1572, ce regain de forme de la monnaie unique européenne est probablement aussi dû à la BCE et ses récentes déclarations.
L’or a bien fondu en quelques 8 séances, la relique barbare subit de plein fouet son statut de pari embouteillé (crowded trade), couplé aux attentes désormais haussières sur les taux de nombreux pays, qui augmentent de ce fait le coût d’opportunité de détenir un actif qui ne rapporte rien. Cours actuel 4704 dollars l’once, la 100 jours se trouve 100 dollars plus bas.
Tout cela impose une constatation: tous les chemins mènent réellement à la Fed (et aussi un peu à la BCE et les autres allez).
Le baril de brent traite ce matin à 107,70 dollars, hier il atteint brièvement 119,13 dollars en séance, sa zone de résistance devient de facto 119,13 dollars - 119,50 dollars. À ce sujet, le Wall Street Journal indique que l’Arabie saoudite anticipe que le prix du pétrole pourrait dépasser 180 dollars le baril d’ici fin avril si la guerre avec l’Iran et les perturbations d’approvisionnement persistent. Même si cela augmenterait fortement ses revenus, Riyad s’en inquiète car des prix trop élevés risquent de déstabiliser le marché, détruire la demande à long terme ou provoquer une récession.
La guerre en Iran ne perturbe pas seulement le pétrole: elle désorganise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement mondiales, ce qui alimente l’inflation et accroît le risque de récession, notamment aux États-Unis où la probabilité est estimée à près de 50%. Le choc principal vient de l’énergie: environ 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux sont affectés, notamment à cause des perturbations dans le détroit d’Ormuz, faisant bondir les prix du pétrole d’environ 50%. Mais les effets s’étendent à d’autres matières premières essentielles. Des pénuries apparaissent sur les engrais, l’hélium (indispensable aux semi-conducteurs) et l’aluminium, ce qui touche l’agriculture, l’industrie technologique et de nombreux secteurs manufacturiers. L’Asie et l’Europe sont les régions les plus exposées. Plusieurs pays asiatiques font déjà face à des pénuries d’énergie, avec des mesures d’urgence (rationnement, fermetures, jours fériés imposés). Les fabricants de puces, notamment en Corée et à Taïwan, risquent des pénuries d’hélium à moyen terme. L’agriculture est particulièrement touchée: les prix des engrais flambent (+32%) et les coûts du diesel augmentent fortement, ce qui met les agriculteurs en difficulté et pourrait entraîner une hausse des prix alimentaires. Certains craignent même des pénuries de récoltes. D’autres secteurs sont également affectés: l’aluminium devient plus rare et plus cher et les chaînes logistiques des médicaments sont perturbées, notamment pour les traitements sensibles comme ceux contre le cancer, en raison de la fermeture de certaines routes et infrastructures. Les effets complets ne sont pas encore visibles mais devraient s’intensifier. Plus le conflit dure, plus les perturbations économiques seront importantes. À plus long terme, cela devrait accélérer la diversification des sources d’approvisionnement, la relocalisation partielle des chaînes de production et le développement des énergies alternatives pour réduire la dépendance au Moyen-Orient.
Rien de bien consistant à se mettre sous la dent au menu macro-économique de ce vendredi.
Société Générale étudierait la mise en place d'une opération de transfert de risque significatif (SRT), dont l'une des options porterait principalement sur des centres de données américains, selon l’agence Bloomberg. Unilever pourrait apporter sa division alimentaire à McCormick, selon le WSJ. Fedex bondit de 9,5% hors séance après ses trimestriels. Meta déploie son assistant IA à l'échelle mondiale. Trois proches de Super Micro Computer inculpés pour contrebande de puces d'IA vers la Chine, le titre chute de 11,7% hors séance. Uber Technologies va investir jusqu'à 1,25 milliard de dollars dans Rivian pour aider au lancement d'une flotte de robotaxis. Tesla envisage d'acquérir pour 2,9 milliards de dollars d'équipements de production solaire auprès de fournisseurs chinois, selon Reuters. Alibaba pèse sur la cote hongkongaise après des revenus inférieurs aux attentes, qui avaient déjà fait reculer le titre coté aux USA hier (-7%). Xiaomi souffre en bourse après avoir dévoilé son nouveau VE, dont le prix fait douter de la rentabilité. Samsung Electronics fournirait sa mémoire de nouvelle génération à OpenAI.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en ordre dispersé. Tokyo est fermée, Hong Kong recule de 0,88%, Shanghai perd 1,24%, Séoul grappille 0,31% et le Nifty50 prend 0,96%. Le future SPX récupère 0,1%, l’Europe traite en hausse de 1,2% dans les premiers échanges, attention au bull trap potentiel.
L’actualité des marchés revient mardi 31 mars.