Les nuages s’amoncellent au-dessus de Wall Street, un cocktail fort insipide est servi aux acteurs du marché hier, qui laisse un arrière-goût pour le moins saumâtre. Saisissez-vous d’un shaker, mettez-y un peu de pétrole, un zeste de Fed, une cuiller de macro, saupoudrez le tout d’un résultat trimestriel, ajoutez-y le début de la période de black-out des rachats d’actions propres, votre cocktail est prêt, il y n’a plus qu’à baisser.
C’est bien connu, tous les chemins mènent à la Fed. Hier soir la Réserve Fédérale des Etats-Unis annonce laisser ses taux inchangés, c’était largement attendu. Les choses se gâtent pour les taureaux lors de l’intervention de son patron Jerome Powell, qui indique que la hausse des prix de l’énergie va alimenter l’inflation à court terme mais qu’il est trop tôt pour dire quels seront ses effets sur l’économie. Uncle Jay ajoute que la situation actuelle met les banquiers centraux dans une position difficile, il déplore en parallèle une certaine frustration due à l’inflation des services qui reste élevée, à l’exception de l’immobilier. Tout est dit, la Fed a beau prévoir encore une baisse de 25 points de base cette année encore, les Fed Funds prédisent ce matin 48% de probabilités qu’elle ne coupe plus du tout ses taux en 2026, contre 4% juste avant le début de la guerre en Iran. En d’autres mots, le marché est en train de faire le deuil de la Fed à court terme, or sans elle et ses injections de liquidités les actions sont bien souvent dans la quasi-impossibilité de regarder vers le haut. Interrogé sur son avenir personnel, Jerome Powell précise qu’il restera à la tête de la Réserve Fédérale tant que son successeur ne sera pas confirmé et qu’il ne quittera pas l’institut d’émission avant que l’enquête du Département de la Justice à son sujet ne soit bouclée, voilà qui va faire plaisir en haut lieu… au passage, cela implique un quasi-faucon de plus à la Fed pendant un temps certain encore.
Le deuxième ingrédient du cocktail du jour est directement lié à la politique monétaire des Etats-Unis. L’inflation à la production (hors éléments volatils) en février ressort plus forte que prévu (+0,5%). Le rythme annualisé atteint son plus haut niveau depuis janvier 2025, et sur trois mois, c’est le plus élevé depuis mai 2022. Les prix des biens enregistrent leur plus forte hausse depuis août 2023. Et dire que ces chiffres sont ceux de février, on se rappelle la boule au ventre que la guerre en Iran a débuté le 28 de ce même mois…
Troisième élément d’amertume et pas des moindres, toujours lié à la Fed et ses taux, le prix de l’énergie poursuit sa hausse vers le nord hier et ce matin. Le baril de Brent revient autour des 115 dollars, le WTI Light Crude traite brièvement à 100 dollars après une série d’attaques contre des infrastructures énergétiques au Moyen-Orient. Israël frappe le champ gazier de South Pars, la plus grande installation de ce type au monde et un missile balistique tiré par l’Iran touche la ville industrielle de Ras Laffan au Qatar, qui abrite un important hub de gaz naturel liquéfié. Donald Trump fait pression pour une désescalade des attaques visant les sites énergétiques au Moyen-Orient. Il indique qu’Israël s’abstiendrait de nouvelles frappes sur le champ gazier de South Pars et menace de représailles en cas de nouvelles attaques de l’Iran contre les installations de GNL du Qatar.
Côté micro-économique, hier soir après la clôture Micron Technology publie des résultats exceptionnels, avec chiffre d’affaires et bénéfices largement supérieurs aux attentes, portés par la forte demande en mémoire pour les data centers liés à l’IA. La firme de Boise prévoit une croissance encore plus importante avec des marges record. Malgré ces performances, le titre perd 4% dans les échanges après bourse, probablement en raison de prises de profits ou d’attentes de marché très élevées. Comme Micron est un acteur clé du secteur technologique et IA aux côtés de Nvidia, Samsung Electronics et SK Hynix, une baisse de son action peut peser sur l’ensemble du marché technologique, signalant que les valorisations sont élevées et que les investisseurs deviennent plus prudents.
Enfin ces jours débute la période de black out des rachats d’actions propres aux Etats-Unis. Kesako? La période de black-out pour les rachats d’actions propres aux États-Unis est un laps de temps pendant lequel une entreprise ne peut pas racheter ses propres actions, généralement autour de la publication des résultats financiers ou d’annonces importantes, afin d’éviter tout abus ou manipulation de marché. Pendant cette période, la direction ne peut pas acheter ses actions, ce qui protège les investisseurs en empêchant l’entreprise de soutenir artificiellement le cours du titre alors que des informations sensibles ne sont pas encore publiques. Dans les faits cela ne peut pas faire de bien, ces rachats d’actions propres sont un facteur important de soutien au marché des actions.
Résumons à l’attention de celles et ceux d’entre vous qui sont encore là: les espoirs de baisses de taux de la Fed s’évaporent, la macro d’hier enfonce le clou, tout comme le prix de l’or noir, pendant que Micron Tech ne parvient pas à contenter le marché malgré ses annonces et que les entreprises américaines ne peuvent plus racheter leurs propres actions jusqu’à la publication de leurs prochains trimestriels.
L’indice S&P500 (SPX) termine sa séance au plus bas du jour, il se pose juste au-dessus de sa moyenne mobile à 200 jours. Son podium du jour de la honte se compose des biens de consommation de base, de la consommation discrétionnaire et des materials, la moins mauvaise performance de la session étant réalisée par l’énergie, qui ne recule que de 0,16%. Le Nasdaq100 (NDX) fait comme le SPX, il clôture à 24'425 pts contre la 200 dma à 24'333 pts, ça devient chaud d’un point de vue technique dans ces niveaux, ce d’autant que papy Dow Jones traverse sa propre 200 jours en fin de séance. Vous ne voulez pas connaître le breadth du jour tellement il est déplorable, en revanche les volumes d’échanges continuent de fondre comme neige au soleil, on est bien loin de la capitulation en l’état. La volatilité retrouve sans surprise des couleurs, le VIX gagne 12% à 25,09.
Côté obligataire, le rendement du 2 ans US remonte fortement, ce matin il cote 3,80% contre 3,65% hier matin au plus bas. La cassure à la hausse de sa 200 jours est confirmée, 4% nous voilà? Sur la partie du 10 ans, le rendement revient à 4,28% après avoir traité à 4,19% la veille, son canal baissier entamé en 2025 est désormais cassé, objectif technique potentiel 4,50%.
Sur le front des monnaies, le dollar repart de l’avant, la paire EUR/USD cote 1.,1463, elle se trouve face à deux death cross potentielles d’ici une semaine, mazette!
L’or fond littéralement sous nos yeux. Cela fait sept jours consécutifs que l’once ne cesse de glisser, ce matin elle traite à 4703 dollars, elle a pulvérisé sa 50 jours hier et vise déjà à sa 100 jours (@4596 dollars). La force du billet vert et probablement surtout les perspectives de baisses de taux qui s’évaporent, couplés à la très forte progression de la relique barbare ces derniers mois, expliquent le comportement actuel du métal jaune. En revanche on se demande bien où est passé son rôle de valeur refuge et de couverture contre l’inflation.
Tiens! Le baril de Brent traite encore plus haut qu’au début de la rédaction de cette chronique, à 116,28 dollars. Rappelons ici qu’au tout début de la guerre il avait décollé à 119,50 dollars.
Cette semaine nous avons aussi droit à 13 décisions de banques centrales. Après la hausse de taux en Australie un peu plus tôt dans la semaine, c’est sans surprise que la Banque du Japon laisse ses taux inchangés cette nuit. Alors que certains économistes tablaient sur de nouvelles hausses en 2026, les tensions au Moyen-Orient rendent la situation plus complexe. Le Japon, très dépendant de ses importations d’énergie, pourrait ressentir pleinement l’impact sur l’inflation et la croissance. Le calendrier des décisions des banques centrales continue aujourd’hui: la Banque Nationale Suisse et la Riskbank de Suède viennent d’annoncer laisser leurs taux inchangés, c’était attendu. La Banque d’Angleterre annonce sa décision à 13h00 et la BCE à 14h15. Les marchés s’attendent à des statu quo. Pour la Banque d’Angleterre, une baisse de taux était envisagée dès mars, mais le conflit au Moyen-Orient pourrait repousser cette perspective. Enfin, la BCE pourrait désormais procéder à deux hausses de taux en 2026, alors que son scénario central du début d’année envisageait plutôt un statu quo prolongé.
Les investisseurs restent globalement optimistes malgré un contexte risqué marqué par le choc énergétique et les craintes de stagflation. Le crédit privé inquiète, avec des risques de faillites dans le secteur logiciel, des retraits de fonds et un possible effet de contagion, surtout aux États-Unis où ce marché est important. Pour l’instant, la situation est sous contrôle, mais le cycle du crédit arrive à maturité, et un choc macroéconomique ou une hausse des taux pourrait fragiliser les entreprises. En Europe, l’exposition reste limitée et les banques rassurent, mais les tensions sur le crédit freinent les actions, notamment financières. Le principal risque est une baisse des valorisations due à un manque de liquidité, plutôt qu’une vague de défauts immédiats.
Au menu macro-économique de ce jeudi, hormis les annonces de banques centrales nous suivrons aussi les demandes hebdomadaires d’allocations chômage aux Etats-Unis, l’indice manufacturier de la Fed de Philadelphie et les ventes de logements neufs, toujours aux USA.
Unilever et Kraft Heinz ont mené des discussions pour fusionner leurs activités alimentaires, selon le FT. HSBC envisagerait de supprimer 10% de ses effectifs dans le cadre de sa transition vers l'IA, selon l’agence Bloomberg. Prysmian envisage une nouvelle usine de cuivre au Texas et des acquisitions, selon Bloomberg. Swissquote enregistre une hausse de son bénéfice net et de ses revenus pour l'exercice 2025. Micron recule de 4,4% hors séance après ses trimestriels. SpaceX, xAI et Tesla prévoient de continuer à commander massivement des puces Nvidia. Walt Disney veut accélérer les synergies entre ses différentes branches, écrit le WSJ. Geely Automobile lorgne le marché canadien alors que la voie s'ouvre pour les VE chinois.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en baisse significative. Tokyo abandonne 3,38% à la cloche, Hong Kong perd 2,02%, Shanghai recule de 1,39%, Séoul rend 2,73% et le Nifty50 se replie de 2,78%. Le future SPX abandonne 0,3%, l’Europe traite en baisse d’un peu plus de 2% dans les premiers échanges, un cocktail bien amer…