Si les confessions personnelles abondent dans les chansons, il est en revanche rare qu’un artiste consacre un album entier à se mettre à nu jusque dans les zones les plus inconfortables de son existence. C’est pourtant ce qu’a fait Amy Winehouse en 2006 avec «Back to Black». Dès le premier titre, elle confesse ses addictions, avant d’enchaîner avec You Know I’m No Good, où elle reconnaît son comportement autodestructeur et son infidélité, tout en les justifiant par une forme de lucidité cruelle: son partenaire savait, dès le départ, à quoi s’en tenir. Après le Davos que nous venons de vivre, je n’ai rien trouvé de plus évocateur. Ce morceau servira donc de bande-annonce à cette chronique.
Commençons par jeter un coup d’œil aux marchés actions. Après avoir entamé l’année sur les chapeaux de roue, ils n’auront finalement pas tenu leurs bonnes résolutions bien longtemps. Le SMI termine le mois en légère baisse et, si les marchés américains et européens affichent des performances marginalement meilleures, c’est sans compter sur la force du franc suisse, qui s’est encore apprécié. Les données économiques sont pourtant plutôt solides et les premiers résultats des entreprises pour le quatrième trimestre sont bons. Pour expliquer la morosité qui s’est emparée des marchés en seconde partie de mois, pas besoin d’aller chercher bien loin: le coupable est le même que l’an passé, à savoir un climat géopolitique plus tendu.
A l’aune des vingt dernières années, les échanges internationaux ont pris une dimension théâtrale inédite, au point de faire passer la téléréalité pour un exercice de sobriété.
Les relations avec les Etats-Unis se crispent. Le discours de Donald Trump à Davos, puis les discussions autour du Groenland, n’ont rien arrangé. A l’aune des vingt dernières années, les échanges internationaux ont pris une dimension théâtrale inédite, au point de faire passer la téléréalité pour un exercice de sobriété. Mais si l’on met de côté la forme (je sais, c’est dur) pour regarder le fond, la surprise est toute relative. Les divergences d’intérêts sur le commerce, la sécurité ou les alliances stratégiques ne datent pas d’hier. Quant au style Trump, il est tout sauf une nouveauté.
Ces dernières semaines marquent toutefois un tournant. L’Europe durcit le ton et semble moins disposée à tolérer certains écarts. Plusieurs leviers ont été évoqués, certains plus crédibles que d’autres, allant de l’instrument anti‑coercition à la menace de réduire l’exposition aux bons du Trésor américains, en passant par la conclusion d’un accord commercial inédit avec l’Inde (qui a d’ailleurs bénéficié dans la foulée d’un assouplissement tarifaire de la part des US). D’autres pays prennent également leurs distances, comme en témoigne la relative discrétion de la Chine et d’autres grandes puissances lors du dernier Forum de Davos. Le décor change, lentement mais sûrement.
Du point de vue de l’allocation d’actifs, la principale leçon à retenir est que la diversification internationale a probablement encore de beaux jours devant elle. A mesure que l’ordre mondial se redessine, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence d’une pondération du «hors Etats-Unis» limitée à environ 30 % au sein du MSCI World (même si, pour l’instant, cela ne semble pas perturber outre mesure MSCI, qui paraît davantage préoccupé par le sort de l’Indonésie).
L’autre grande actualité de ces dernières semaines est la probable nomination de Kevin Warsh à la présidence de la Fed. Ce choix ne manque pas de susciter des interrogations. Sur le papier, son profil est celui d’un banquier central orthodoxe, partisan d’une politique monétaire restrictive et disciplinée, une posture a priori peu alignée avec les desiderata de Donald Trump qui milite pour des taux plus bas. Faut-il pour autant y voir un changement décisif? Rien n’est moins sûr. Certes, le président de la Fed donne l’impulsion, mais la banque centrale reste une institution collégiale, contrainte de s’adapter à un environnement économique et politique donné. Et lorsqu’on hérite d’un bilan de près de 6000 milliards, d’une économie fortement endettée et d’une inflation toujours au‑dessus de la cible, le champ des possibles se trouve de toute façon restreint.
Quoi qu’il en soit, les marchés, eux, ont déjà pris position: les taux longs remontent et les métaux précieux reculent. Dans le premier cas, on peut y voir un lien potentiel, encore que discutable. Dans le second, il semble surtout que le marché ait saisi une occasion toute trouvée pour prendre des bénéfices sur des actifs largement portés par la spéculation.
L’or a occupé le devant de la scène toute l’année passée, entraînant les autres métaux précieux dans son sillage. Je m’étonne encore du nombre d’investisseurs particuliers dans mon entourage qui semblent être devenus experts en métallurgie. Pourtant, la dynamique d’offre et de demande reste relativement simple et les données inéquivoques: la hausse du métal jaune provient essentiellement de la demande financière hors banques centrales, autrement dit, de sa composante la plus volatile. Encore une fois, on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas.
En résumé, si ce début d’année donne parfois l’impression d’un monde déboussolé, les forces à l’œuvre sont remarquablement constantes. Et pour paraphraser Amy Winehouse, on peut continuer à faire semblant d’être surpris en découvrant aujourd’hui ce que l’on savait hier… ou accepter la réalité et simple garder le cap en matière d’investissement. Je préfère pour ma part la discipline à la mémoire sélective.