Le nucléaire attise à nouveau toutes les convoitises

Gérard Reber

5 minutes de lecture

Porté par l’explosion des besoins énergétiques liés à l’IA, le secteur attire à nouveau investisseurs, industriels et gouvernements. Décryptage avec Brice Mari, portfolio manager chez Synapse Invest.

Après plus d’une décennie de mise à l’écart, l’industrie du nucléaire opère un retour en force sur le devant de la scène énergétique mondiale. La montée en puissance fulgurante de l’intelligence artificielle, et l’explosion de la consommation électrique des centres de données qui l’accompagnent, sont en train de rebattre fortement les cartes. Dans ce nouveau contexte, la filière nucléaire s’est imposée en Bourse comme l’un des thèmes marquants de l’année écoulée, générant des hausses significatives pour de nombreux acteurs cotés. Attention toutefois au risque de formation d’une bulle, comparable à celle que certains redoutent de plus en plus autour de l’IA. On fait le point avec Brice Mari, portfolio manager chez Synapse Invest.

Commençons par un retour en 2025… Peut-on dire que cette année a marqué un retour en force de l’industrie nucléaire, sous toutes ses formes?

«Retour en force» est effectivement l’expression la plus appropriée. L’industrie nucléaire a connu une longue traversée du désert depuis la catastrophe de Fukushima en 2011. Elle regagne aujourd’hui la faveur à la fois des grands consommateurs d’énergie — les hyperscalers en tête — des responsables politiques et des investisseurs, en raison du défi énergétique posé par l’intelligence artificielle et par ses gigantesques centres de données. Le nucléaire présente en effet plusieurs avantages majeurs: une production d’énergie stable et prévisible — contrairement aux énergies renouvelables — une forte densité énergétique et de très faibles émissions de CO₂.

Les Etats-Unis, étant les plus concernés par l’explosion de la consommation électrique liée aux centres de données, ont réagi très rapidement et cela déjà sous l’administration Biden. Celle de Trump a ensuite enfoncé le clou en assouplissant le cadre réglementaire et en proposant diverses aides et sources de financement.

«Je pense que nous ne sommes encore qu’au début d’un nouveau cycle nucléaire, qui pourrait s’étendre au moins jusqu’en 2030.»

On peut notamment citer le «partenariat» entre le gouvernement, Westinghouse — principal développeur de technologies nucléaires américain — Cameco et Brookfield Asset Management, qui vise à financer des réacteurs à hauteur de 80 milliards de dollars sur le sol américain. Autre exemple: la volonté de réduire drastiquement les délais d’inspection pour le raccordement au réseau électrique des nouvelles centrales nucléaires, de un à deux ans à… 60 jours.

Un retour également soutenu par les géants américains de la tech et de l’IA…

Ils ont effectivement joué un rôle majeur dans ce retour en force. Ils ont très tôt compris l’intérêt du nucléaire pour alimenter leurs centres de données et ont tous signé des contrats significatifs d’approvisionnement en énergie nucléaire. Certains de ces accords permettent notamment la réouverture de centrales ou l’extension d’installations arrivant en fin de vie.

Donald Trump a, de son côté, affiché très clairement l’objectif des Etats-Unis: initier la construction d’une dizaine de grands réacteurs d’ici 2030, sans compter la remise en service de réacteurs dormants et le développement de SMR (petits réacteurs modulaires). Le pays considère désormais l’uranium comme une ressource stratégique et pourrait, à ce titre, augmenter ses réserves.

En Europe comme en Asie, la tendance est similaire, y compris dans des pays où le nucléaire n’avait pas bonne presse. Le Japon est ainsi en train de relancer la quasi-totalité de ses centrales. En Allemagne, le chancelier Merz vient quant à lui de qualifier l’arrêt du nucléaire d’erreur stratégique.

Comment cet essor se traduit-il sur le plan boursier?

La chaîne de valeur du nucléaire est à la fois riche et complexe. Elle englobe des sociétés spécialisées dans l’exploitation minière de l’uranium, comme Cameco, ainsi que dans son enrichissement, à l’image de Centrus. S’y ajoutent des acteurs de la construction et de l’ingénierie de centrales, tels que Doosan Enerbility.

La filière comprend également des entreprises positionnées sur les équipements et l’instrumentation, comme Curtiss-Wright, ou encore sur la gestion des déchets, avec par exemple Perma-Fix. Enfin, elle intègre la production d’électricité d’origine nucléaire, portée par des groupes comme Constellation Energy.

L’ensemble de cette chaîne de valeur a bénéficié de la relance du nucléaire, avec des performances boursières moyennes comprises entre +50% et +100% sur les douze derniers mois pour les sociétés minières, les ingénieristes et les équipementiers.

Et quels acteurs conservent encore un potentiel de hausse en 2026?

Il est naturel de s’interroger sur le potentiel de hausse restant après de telles performances. J’ai toutefois tendance à considérer qu’il ne s’agit que d’un rattrapage, après cette longue traversée du désert évoquée plus haut. Je pense que nous ne sommes encore qu’au début d’un nouveau cycle nucléaire, qui pourrait s’étendre au moins jusqu’en 2030.

Dans l’immédiat, les ingénieristes et les équipementiers apparaissent particulièrement attrayants. Même si leurs multiples de valorisation sont aujourd’hui élevés — avec des ratios cours/bénéfices (P/E) compris entre 30x et 40x — ceux-ci devraient rapidement se normaliser pour se situer autour de 20x d’ici deux à trois ans. Leur volume d’activité devrait en effet fortement bénéficier de la construction de nouvelles centrales, avec une visibilité qui s’étend sur de nombreuses années.

Les ingénieristes et les équipementiers devraient également profiter d’un effet prix — et donc de marges — significatif, compte tenu de la vigueur de la demande et du sous-investissement chronique dans les capacités de production au cours des quinze dernières années.

Sans surprise, les fournisseurs d’uranium devraient être les autres grands gagnants de cette vague d’investissements. La demande devrait en effet fortement progresser avec l’augmentation du nombre de centrales nucléaires en activité dans le monde, tandis que les prix devraient profiter d’une demande structurellement supérieure à l’offre pendant de nombreuses années.

On sait qu’une partie de l’uranium provient notamment de Russie. La guerre a-t-elle eu des conséquences sur le marché du nucléaire et freiné un essor encore plus important?

La Russie n’a qu’une petite part de marché dans la production mondiale d’uranium, mais occupe en revanche une position clé dans son enrichissement. Environ 25% de l’uranium enrichi utilisé aux Etats-Unis provient de Russie.

A la suite de la guerre en Ukraine, les Etats-Unis ont mis en place une réglementation visant à interrompre les importations d’uranium russe, tout en prévoyant des exemptions possibles. Concrètement, les Etats-Unis continuent aujourd’hui d’importer de l’uranium russe, mais moins qu’auparavant.

La situation est comparable en Europe: les importations se poursuivent, mais ont significativement diminué. Cette évolution montre que les efforts engagés pour développer des capacités locales d’enrichissement portent leurs fruits, avec pour objectif d’éliminer totalement la dépendance à l’uranium russe. Aux Etats-Unis, cet objectif est fixé à l’horizon 2028.

On parle beaucoup des exemples américains mais existe-t-il d’autres régions du monde où il serait pertinent d’investir dans la filière nucléaire?

L’Asie se distingue par une forte culture du nucléaire. La Chine, par exemple, pays particulièrement gourmand en énergie, a mis l’accent sur cette filière depuis de nombreuses années. Elle est aujourd’hui, de loin, le pays le plus actif au monde dans la construction de nouvelles centrales nucléaires, avec une trentaine de projets actuellement en cours.

Cette culture du nucléaire se reflète également dans les opportunités d’investissement en bourse. En Chine, en Corée du Sud ou au Japon, on trouve de nombreux pure players du secteur nucléaire, actifs aussi bien dans l’exploitation minière — comme CGN Mining — que dans la construction et l’ingénierie — à l’image de Doosan Enerbility — ou encore dans les équipements, avec des groupes tels qu’IHI.

En Europe, en revanche, les pure players sont plus rares. Les investisseurs doivent donc plutôt se tourner vers des équipementiers ou des producteurs d’énergie dont l’offre inclut des technologies destinées aux centrales nucléaires, comme Siemens Energy.

Qu’est-ce qui pourrait mettre à mal ou ralentir cet envol des cours?

La relance du nucléaire pourrait se heurter à des obstacles et à des délais, d’autant plus que cette industrie a fonctionné au ralenti pendant de nombreuses années. Elle souffre, en conséquence, d’un manque de main-d'œuvre qualifiée et d’équipements spécialisés. Ces pénuries ne pourront être résorbées qu’avec le temps, à la fois pour former le personnel nécessaire et pour réinvestir dans les capacités de production.

L’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur pourrait ainsi rencontrer des difficultés, qu’il s’agisse de la production d’uranium ou de la construction de centrales et d’équipements, et faire face à une inflation significative des coûts.

Un autre risque concerne la technologie des SMR, ou petits réacteurs modulaires. Celle-ci est prometteuse, car elle permettrait de réduire drastiquement à la fois le coût d’une centrale et son délai de construction. Elle n’est toutefois pas encore totalement éprouvée. À ce jour, seuls trois SMR seraient en activité dans le monde, en Chine et en Russie. Les nombreux projets en développement, qui devraient voir le jour d’ici 2030, auront donc la lourde responsabilité de valider cette technologie et de justifier les valorisations de plusieurs milliards de dollars accordées à certaines start-up leaders, telles qu’Oklo et NuScale.

Certains redoutent une bulle autour de l’IA. Quel est votre avis? Et en cas d’explosion de cette bulle, faut-il craindre un effet boule de neige sur toute la filière du nucléaire?

Les investissements dans l’intelligence artificielle sont, à l’évidence, massifs. Ils doivent toutefois être appréciés à l’aune de leurs perspectives de retour sur investissement, certes non immédiates, mais qui se chiffrent potentiellement en trillions de dollars à moyen terme. Ces perspectives reposent à la fois sur le développement de nouveaux produits — humanoïdes, robotaxis, etc. — et sur d’importants gains de productivité, notamment via l’automatisation du codage informatique et de nombreux processus internes aux entreprises. Dans ce contexte, nous ne voyons pas les géants de la tech lever le pied de l’accélérateur, d’autant plus qu’ils peuvent se permettre financièrement de tels investissements.

Si un coup de frein devait néanmoins survenir, il affecterait sans aucun doute le secteur du nucléaire, dans la mesure où la brutale augmentation de la demande d’électricité provient en grande partie des centres de données, en particulier de ceux dédiés au traitement des modèles d’IA.

A court terme, nous anticipons au contraire une nouvelle hausse des besoins énergétiques liés à l’IA. D’une part, des centres de données dits «titan» devraient faire leur apparition, comme Prometheus et Hyperion de Meta. D’autre part, la nouvelle génération de puces de Nvidia — Rubin — pourrait consommer près de deux fois plus d’énergie que Blackwell, le petit nom de la génération actuelle.

Enfin, la fusion nucléaire sera-t-elle, à vos yeux, la prochaine grande révolution? Et quelles en seraient les conséquences pour le reste de l’industrie?

La fusion nucléaire représente le Graal: sa maîtrise offrirait un accès à une énergie quasi infinie, tout en réduisant considérablement la quantité de déchets radioactifs. Comme pour toutes les sources d’énergie alternatives, le principal défi consiste à produire, grâce à la fusion, davantage d’énergie que le processus n’en consomme, sachant qu’il s’agit de reproduire des températures supérieures à celles du Soleil.

Certaines expériences sont déjà parvenues à atteindre cet objectif sur des durées très courtes, mais pas de manière continue. De nombreux projets, publics comme privés, sont aujourd’hui consacrés à la fusion nucléaire. Il ne faut toutefois probablement pas s’attendre à une exploitation commerciale avant 2035.

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