Après des mois de tensions croissantes, le 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération de grande ampleur au Venezuela, procédant à l’exfiltration du président Nicolás Maduro et de la première dame Cilia Flores. Le président Donald Trump a confirmé l’opération peu après, déclarant que Washington assurerait la gestion du pays le temps qu’une transition politique soit mise en place. Soudain, une doctrine vieille de deux cents ans refait surface dans le débat international: la doctrine Monroe.
Introduction
L’opération menée à Caracas ayant conduit à l’arrestation de Nicolás Maduro et de son épouse n’a rien d’un acte improvisé. Elle constitue l’aboutissement opérationnel d’une stratégie formalisée plusieurs mois auparavant dans la Stratégie de sécurité nationale (NSS) de novembre 2025, le document de référence de la Maison-Blanche en matière de politique étrangère.
Dans les déclarations qui ont suivi l’intervention, le président Trump a qualifié le rôle des États-Unis au Venezuela de temporaire mais nécessaire, le présentant comme une réinterprétation contemporaine de la doctrine Monroe, rebaptisée pour l’occasion «doctrine Donroe». Ce faisant, il a invoqué James Monroe, cinquième président des États-Unis, élu et réélu en 1816 et 1820, dont la présidence est restée dans l’histoire sous le nom d’«Ère des bons sentiments».
La doctrine Monroe
James Monroe était le cinquième président des États-Unis lorsqu’il formula ce qui allait devenir l’un des principes les plus durables de la politique étrangère américaine. Sa présidence s’inscrivit dans un contexte marqué par l’affaiblissement des empires européens à la suite des guerres napoléoniennes, tandis que de nouveaux États indépendants voyaient le jour en Amérique latine. Les États-Unis, encore modestes sur le plan militaire, cherchèrent néanmoins très tôt à définir les règles du jeu dans leur environnement immédiat.
Monroe arriva au pouvoir fort de plusieurs succès diplomatiques. Son administration mit un terme à des différends de longue date avec le Royaume-Uni et réduisit la présence européenne sur le continent par l’acquisition de la Floride auprès de l’Espagne en 1819. Mais son héritage le plus déterminant prit forme en 1823, lorsque, dans son message annuel au Congrès, Monroe affirma un droit d’influence national des États-Unis face à l’impérialisme européen dans l’hémisphère occidental.
Sur le plan géopolitique, cette prise de position reposait sur une lecture du monde divisée entre hémisphère occidental et hémisphère oriental. Elle visait à consacrer une séparation durable entre le «Nouveau Monde» (les Amériques) de l’«Ancien Monde» (l’Europe, l’Asie et l’Afrique).
La doctrine Monroe formalisa ainsi une position américaine rejetant toute nouvelle expansion politique ou militaire européenne dans les Amériques. Colonisation ou imposition de régimes des puissances européennes n’étaient plus acceptables. Les États-Unis considéraient de telles actions comme incompatibles avec leurs intérêts de sécurité. En contrepartie, Washington s’engageait à ne pas intervenir dans les conflits européens et à accepter les territoires sous possession européenne au Canada, en Alaska et dans les Caraïbes.
D’abord déclarative, la doctrine devint progressivement opérationnelle à mesure que la puissance américaine se renforçait. Au début du XXᵉ siècle, Theodore Roosevelt en élargit la portée. À travers le corollaire Roosevelt, il soutint que l’instabilité des États latino-américains pouvait ouvrir la voie à des interventions européennes, et que les États-Unis avaient dès lors la responsabilité d’intervenir de manière préventive. Cette réinterprétation transforma la doctrine d’un principe de dissuasion en un fondement justifiant une implication directe des États-Unis, conduisant à des interventions militaires notamment en République dominicaine, au Nicaragua et en Haïti.
Cette orientation évolua par la suite, sans pour autant être reniée. En 1933, Franklin D. Roosevelt inaugura la politique du «bon voisinage», privilégiant la coopération et le dialogue diplomatique à l’échelle du continent américain.
Durant la guerre froide, les décideurs américains assimilèrent l’influence soviétique en Amérique latine à une forme contemporaine d’ingérence impériale. Les présidents John F. Kennedy et Ronald Reagan s’appuyèrent sur cette logique pour justifier interventions et soutiens aux forces anticommunistes en Amérique centrale, considérant la pénétration idéologique comme une menace directe pour l’équilibre de l’hémisphère.
Un autre épisode fréquemment évoqué dans les débats sur la doctrine Monroe est l’intervention américaine au Panama en 1989. Les forces américaines y renversèrent le dirigeant militaire Manuel Noriega, accusé d’être impliqué dans des réseaux de trafic de drogue. Aujourd’hui, Washington formule des accusations similaires à l’encontre de Nicolás Maduro, affirmant que son gouvernement aurait instauré un «narco-État» et détourné les ressources pétrolières du Venezuela au détriment de la population et des intérêts américains. Caracas rejette ces accusations, les présentant comme des prétextes destinés à justifier une prise de contrôle étrangère de ses ressources énergétiques.
La réaffirmation de la doctrine
L’opération ayant conduit à l’exfiltration de Nicolás Maduro n’est pas un acte improvisé. Elle s’inscrit dans la mise en œuvre concrète d’une stratégie définie plusieurs mois auparavant dans la Stratégie de sécurité nationale (NSS) de novembre 2025, document de référence par lequel la Maison-Blanche fixe les priorités de la politique étrangère américaine.
Les stratégies de sécurité nationale déterminent les régions jugées essentielles, les adversaires considérés comme stratégiques, ainsi que les instruments, diplomatiques, économiques ou militaires, jugés légitimes pour la défense des intérêts des États-Unis. La première NSS de Trump, publiée en 2017, marquait un retour assumé à la compétition entre grandes puissances, principalement avec la Chine, ainsi qu’un désengagement progressif après des années d’implication intensive au Moyen-Orient. Dans la NSS de 2025, l’hémisphère occidental est explicitement placé au cœur de la stratégie américaine. Le document formalise également un «corollaire Trump» à la doctrine Monroe, présentant l’activité des puissances extérieures à l’hémisphère comme une menace directe pour la sécurité nationale des États-Unis.
L’Amérique latine y est décrite à la fois comme un périmètre de sécurité et comme un levier économique stratégique. Le texte souligne que des «concurrents non hémisphériques ont profondément étendu leur influence dans notre hémisphère» et avertit que tolérer cette dynamique constituerait une erreur stratégique majeure à long terme. La Chine y apparaît non comme un simple rival commercial, mais comme une puissance cherchant à s’assurer le contrôle de ports, d’infrastructures, de chaînes d’approvisionnement et de ressources stratégiques. L’objectif affiché est de garantir que les États-Unis demeurent le «partenaire de premier choix» des gouvernements de la région et de décourager leur coopération avec d’autres puissances, par une combinaison d’incitations et de pressions.
La NSS souligne par ailleurs la concentration, dans l’hémisphère occidental, d’actifs stratégiques (ressources énergétiques, minerais, terres rares et routes de transit majeures, et appelle à une mobilisation interministérielle visant à protéger et à développer conjointement ces ressources avec des partenaires régionaux alignés. L’accès aux chaînes d’approvisionnement y est explicitement présenté comme une question de sécurité nationale, étroitement liée à la réduction de la dépendance vis-à-vis de la Chine et au rapatriement des capacités industrielles dans les Amériques.
Dans ce cadre, l’administration Trump a systématiquement présenté menaces et actions militaires comme servant à la fois des objectifs sécuritaires et économiques. Elle a également abaissé le seuil de l’intervention. Les migrations, le trafic de drogue et l’activité des cartels sont désormais qualifiés de menaces à la sécurité nationale, justifiant un renforcement des déploiements navals, des opérations militaires ciblées et, lorsque jugé nécessaire, le recours à la force létale.
Dans les mois précédant l’arrestation de Maduro, Washington a combiné pressions économiques, interdictions maritimes et ajustements de posture militaire régionale, tout en accusant publiquement Caracas de diriger un «narco-État» et de menacer la sécurité américaine. À l’issue de l’opération, Trump a déclaré que les États-Unis «administreraient le pays» durant la période de transition. Il a également lié explicitement l’intervention à la richesse énergétique du Venezuela, évoquant ses réserves pétrolières et laissant entendre que Washington pourrait soutenir ou subventionner des entreprises américaines souhaitant s’y implanter une fois les conditions politiques modifiées.
Cette approche est formalisée à travers ce que le document désigne ouvertement comme un «corollaire Trump» à la doctrine Monroe. Dans un message commémorant l’anniversaire de la doctrine, Trump a déclaré que les États-Unis réaffirmaient leur engagement sous ce nouveau corollaire, affirmant que «le peuple américain, et non des nations étrangères ou des institutions globalistes, contrôlera toujours son propre destin dans notre hémisphère».

Un signal adressé aux rivaux des États-Unis à Pékin, Moscou et Téhéran
L’embarras était difficile à ignorer pour la Chine. Nicolás Maduro a été arrêté peu après avoir rencontré une délégation chinoise. Quelques jours plus tôt, le dirigeant vénézuélien avait publiquement réaffirmé ses liens avec Pékin, présentant la Chine comme un partenaire dans la construction d’un «monde multipolaire».
L’opération a mis en lumière la volonté de Washington de restreindre l’accès de la Chine à une énergie abondante et bon marché. Le Venezuela détient les plus importantes réserves pétrolières prouvées au monde et disposerait, selon Wood Mackenzie, d’environ 241 milliards de barils de brut récupérable. Principal client pétrolier du Venezuela ces dernières années, la Chine a condamné l’opération et rejeté les tentatives américaines visant à s’assurer un contrôle exclusif des exportations pétrolières vénézuéliennes.
L’Afrique de l’Ouest s’inscrit elle aussi dans cette stratégie. Fin décembre, les États-Unis ont mené des frappes aériennes au Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, officiellement présentées comme ciblant des groupes islamistes. Là encore, l’empreinte chinoise est difficile à ignorer. Selon Statista, au premier trimestre 2024, la Chine était le premier partenaire du Nigeria à l’importation, représentant 23,2% du total, loin devant l’Inde (8,5%) et les États-Unis (8%). Le Nigeria dépend par ailleurs largement des équipements militaires fournis par Pékin. En 2023, Abuja a importé pour 197,16 millions de dollars d’armements chinois, contre 46,7 millions en provenance de l’Inde et seulement 4,63 millions des États-Unis. En novembre dernier, la Chine et le Nigeria ont également lancé conjointement le plus grand projet avicole du continent africain.
Du détroit de Bab el-Mandeb au détroit d’Ormuz, Washington s’emploie à protéger sa propre économie tout en exposant davantage celle de la Chine à d’éventuelles perturbations. À cette dimension stratégique s’ajoute un enjeu monétaire. La maîtrise des grands producteurs d’énergie contribue à maintenir les échanges pétroliers au sein de circuits libellés en dollars, consolidant ainsi le rôle central du pétrodollar dans l’économie mondiale.
Si la Chine constituait la cible immédiate, l’Iran en serait la cible implicite. Les tensions s’intensifient à Téhéran, où l’aggravation de la crise économique a déclenché des manifestations de grande ampleur dans plus de deux douzaines de provinces. À la veille de l’opération contre Maduro, Donald Trump a averti que les États-Unis étaient «prêts à intervenir» si l’Iran «tirait et tuait violemment des manifestants pacifiques».
La sécurisation du pétrole lourd vénézuélien offre à Washington un amortisseur stratégique. En cas de perturbation du golfe Persique lors d’un affrontement avec l’Iran, des approvisionnements alternatifs en provenance du Venezuela permettraient de contenir le choc économique. Le Venezuela devient ainsi une police d’assurance, rendant une escalade militaire au Moyen-Orient plus supportable sur le plan économique.
Avec la Russie, la confrontation est plus directe. Mercredi, les forces américaines ont saisi un pétrolier battant pavillon russe et transportant du pétrole vénézuélien, après l’avoir suivi pendant plus de deux semaines à travers l’Atlantique. Le navire aurait opéré sous la protection d’un sous-marin russe. Cette saisie constitue l’un des rares cas récents où les forces américaines ont physiquement intercepté un navire russe.
Conclusion
Le Venezuela est le «patient zéro» d’une nouvelle ère de domination américaine. En cas de succès, l’opération servirait de modèle pour réaffirmer le contrôle des routes commerciales et des flux énergétiques pour les cinquante prochaines années. Mais le pari est risqué. S’enliser à Caracas réduirait la marge de manœuvre américaine, notamment au Moyen-Orient et en Asie.